Suivre la parade

Je balance souvent avec un brin de nonchalance que la seule chose dont j’ai peur c’est de perdre ma lucidité et de devenir sénile. Bien sûr, j’ai des tas d’autres peurs très sérieuses, comme celle des hauteurs par exemple, ou celle qui me tarabuste et m’empêche de trouver le sommeil parfois la nuit tant elle me serre la poitrine: celle de ne jamais voir le Canadiens de Montréal remporter le grand saladier de lord Stanley.

Mais si j’avais à identifier la peur qui m’angoisse le plus, ce serait définitivement celle-là. En fait, encore plus que la sénilité, je crois que j’ai peur de perdre ma faculté à comprendre ce qui se passe, saisir le monde qui m’entoure. Que mon acuité mentale s’émousse tranquillement jusqu’à avoir cette impression d’évoluer au ralenti alors que le monde tourbillonne à une vitesse folle autour de moi.

La vieille folle

“Coudonc crisse, qu’est-ce que tu lis comme ça?”

Je me souviens d’avoir été un peu saisi par le contraste entre le sacre et la voix plutôt douce avec laquelle il m’était balancé. Je venais de percuter un arbre comme il m’arrive parfois de le faire lorsque je suis un peu trop absorbé par la lecture d’un livre (ou Candy Crush) tandis que je marche.

J’avais levé les yeux vers le balcon d’où provenait cette voix. Une dame assez âgée y était juchée. Elle portait un grand chapeau de paille ainsi qu’une jolie robe fleurie très sobre. Elle me regardait avec un air légèrement amusé et je lui avais répondu que je lisais une biographie du 35e président américain, Johnny boy Kennedy.

On avait ensuite discuté plusieurs minutes. Elle m’a parlé de ses vingt années vécues dans l’Ouest américain, de la politique chez nos voisins du Sud. Elle avait un peu de cet esprit beatnik très séduisant doublé d’une candeur charmante. J’ai par la suite pris l’habitude de lui piquer un brin de jasette chaque fois que j’avais la chance de la croiser sur son balcon. Pendant longtemps, j’ai ignoré son nom. Chaque fois que je me risquais à le lui demander, elle me répondait la même chose en s’esclaffant:

“Appelle-moi la vieille folle.”

La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était il y a un peu plus de deux mois. Je lui ai demandé pour qui elle comptait aller voter aux provinciales. “C’est rendu beaucoup trop compliqué pour moi tout ça, alors je préfère ne pas voter” qu’elle m’avait répondu.

Je ne sais pas encore très bien quoi penser de ça mais je lui avais rétorqué qu’en tout cas ça, ce n’était pas les propos d’une vieille folle. C’est là qu’elle m’a dit qu’elle s’appelait Céline.

Les dossiers complexes

C’était sur TV5 l’autre soir, passé 1 heure du matin à On n’est pas couché, un talk-show français animé par Laurent Ruquier. L’invité était l’avocat de Jérôme Kerviel, un trader accusé d’avoir causé des pertes de près de 5 milliards d’euros pour une banque en créant au passage des pertes d’un milliard pour le gouvernement français.

Un des points constamment évoqués par l’avocat durant l’entrevue était qu’il n’y avait pas dans l’appareil juridique suffisamment d’expertise financière pour être apte à juger de façon correcte et juste ce type de dossier. Devant un auditoire visiblement inapte à saisir les détails de l’affaire et à des panellistes qui avouaient candidement ne pas saisir les nuances du cas, il tentait de vulgariser le tout mais il m’apparaissait clair que c’était peine perdue puisque la quantité de connaissances requises pour saisir l’essence du problème était simplement trop grande.

Et ça m’a rappelé Céline qui disait ne plus vouloir voter puisque les enjeux lui apparaissent trop complexes. Et à cet instant-là, j’ai eu un bref vertige en songeant à tous ceux qui se diront sans doute ça dans dix, vingt ou trente ans.

L’ère des experts

J’ai la chance d’être entouré de gens brillants. Des gars et des filles qui sont des sommités dans leurs domaines pointus et donnent des conférences à divers endroits dans le monde puisqu’ils sont des experts. Des années durant, ils ont bossé sur un sujet précis, articulé une thèse étoffée et servent aujourd’hui de référence.

Je parlais récemment avec un de ces amis à l’esprit vif. Je le questionnais sur ses dernières recherches et au fil de la discussion, je lui demande combien de personnes peuvent réellement saisir toutes les subtilités de ces travaux. En Amérique du Nord, ils sont une vingtaine.

Et puis sur les finances publiques, la laïcité dans la sphère collective ou le réchauffement climatique, combien peuvent saisir toutes les subtilités et se prononcer? Remarquez que cela n’empêche pas les gens de s’y risquer, suffit qu’à se taper un vox pop au bulletin du soir pour se le rappeler avec virulence.

N’empêche qu’on peut se demander qui aura le droit de se prononcer sur les grandes questions dans les décennies à venir.

Les milligrammes d’Advagraf

“Il faudrait faire une biopsie du greffon.”

C’était le verdict du résident en néphrologie à mon dernier suivi médical. Comme j’en ai désormais l’habitude, j’avais été faire prélever quelques échantillons de mon sang quelques jours plus tôt. Et à la lueur des analyses sanguines, le résident, un jeune homme d’allure soignée à la voix assurée, avait conclu qu’il faudrait faire une ponction dans mon abdomen pour aller extraire un échantillon de mon rein.

S’il y a certes de ces grands experts comme ceux que je décrivais plus haut, il y a aussi ceux que l’on côtoie au quotidien, dont les médecins, par exemple. Je leur fais confiance, bien sûr, mais jamais sans avoir une certaine part de réticence à le faire.

Prenez cette biopsie. Puisque je me doutais bien que le jeune résident, sans doute qualifié et bien intentionné, n’avait jamais eu à subir cette intervention, je voulais quand même m’assurer qu’elle était bien nécessaire. C’est pourquoi je lui ai demandé pourquoi il en venait à cette conclusion.

“La créatinine est à 132, au-dessus de la borne supérieure.”

J’avais aussi vu ce chiffre quelques minutes plus tôt en scannant rapidement l’écran d’ordinateur.

“Mais l’hémoglobine se porte bien, phosphore et calcium sont nickels, même chose pour le potassium. Et puis regardez le tacrolimus: la dose est trop élevée et c’est un médicament vasoconstricteur. Pas besoin de biopsie, baissons plutôt la dose d’Advagraf à 13 milligrammes.”

Le résident eut un air surpris de voir que je le challengeais tandis que la néphrologue à ses côtés se pencha à son tour sur l’écran. Plusieurs longues secondes s’écoulèrent avant qu’elle prononce son verdict:

“Monsieur Houde a raison, changeons plutôt la prescription d’Advagraf”.

J’étais ressorti du cabinet un peu abasourdi, conscient que si je n’avais rien dit, j’aurais en main un rendez-vous pour le bloc opératoire. En retournant à ma voiture, j’ai dû repasser devant la salle d’attente qui n’était remplie que de personnes assez âgées. Je me suis demandé combien d’entre elles auraient remis en question le diagnostic et j’en suis venu à la conclusion que fort probablement aucune ne l’aurait fait.

Et j’ai pensé à moi, plus vieux, et à ce qui adviendrait lorsque je ne pourrai plus suivre la parade et comprendre ce qu’on me dira. Lorsque le monde autour de moi deviendra de plus en plus abstrait, de plus en plus avancé. Et j’ai ressenti cette angoisse à nouveau, celle de devenir simple passager d’un immense train. Un train si long qu’il est impossible d’apercevoir le wagon de tête tellement il est loin devant, se fondant dans le vague de l’horizon. Un train dont les passagers ignorent la destination. Tant que le paysage est beau et la température supportable, nul besoin d’importuner l’hôtesse, on se laisse transporter.

Et comme à chaque fois que je ressens ce vertige, je repense à ce que Céline m’avait dit lorsque je lui avais demandé si ça ne la frustrait pas d’arriver à ce constat que les choses étaient désormais trop compliquées pour elle et qu’elle ne comprenait pas tout. Un petit sourire aussi moqueur qu’attendri au visage, elle m’avait répondu:

“Tu sais, tu es peut-être encore trop jeune pour le réaliser mais les plus belles choses dans la vie, ce sont très souvent celles qu’on ne parvient pas à comprendre complètement.”

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