Algo, chapitre 1

Ce n’est pas le fruit du hasard si Algo est rapidement devenu la plus grosse boite de partnership de la ville. L’an dernier, notre chiffre d’affaires s’est élevé à 6 millions, en hausse de 300% par rapport à l’année précédente. Si les projections de notre comptable s’avèrent exactes, c’est près de 10 millions de dollars que nous allons engranger d’ici le 31 décembre. Pas mal pour une firme formée de 4 garçons qui terminaient l’université il y a de cela à peine cinq ans.

Pas le fruit du hasard puisque nous planifions tout avec soin et ce soir ne fait pas exception. Sean, le v-p marketing, s’est une fois de plus surpassé. La terrasse qu’il a réservée pour la rencontre est située sur le toit d’un de plus prestigieux hôtel de la ville situé en plein cœur de celle-ci, non loin de la rivière qui la scinde en deux.

J’ai pris l’habitude de regarder le menu qu’il nous a concocté dès mon arrivée sur les lieux de la conférence, avant même d’ouvrir mon dossier contenant la liste des invités de la soirée. La liste des cocktails est aussi complexe qu’alléchante. En un regard, je reconnais sa touche personnelle : vodka canadienne au maïs, scotch vieilli 18 ans d’Islay en Écosse, saké non pasteurisé de Kyoto et rhum cubain.

Huitres gratinées au miso, tataki de bœuf Wagyu, carpaccio de cerf et bourgots, terrine de foie gras, pétoncles poêlés sur purée de betterave, truffes et mignardises du meilleur pâtissier local, le menu de la soirée est grandiose, comme à l’habitude.

Après quoi, je m’attarde au dossier que m’a préparé Marc, le v-p technologie de la compagnie. À chaque fois, c’est lui qui se charge de réunir une douzaine de clients potentiels pour une présentation. Ce soir, quatorze fiches se retrouvent dans la chemise qu’il m’a remise plus tôt aujourd’hui. Je les épluche une par une. Sous une photo de la personne en question se trouvent des informations détaillées : âge, sexe, historique professionnel, loisirs, préférences et aversion.

Le portrait global de la clientèle ciblée ce soir est fidèle à nos habitudes : hommes et femmes à parité, la plupart dans la trentaine et la quarantaine, tous avec des carrières florissantes. Néphrologue, agente d’immeuble, actuaire désigné. Lorsque je lui ai demandé comment il parvenait à dénicher toutes ces personnes, il m’a expliqué que le processus n’avait rien de compliqué.

« L’essentiel pour qu’un algorithme puisse être efficace, c’est d’avoir une base de données aussi complète et précise que possible. Un algo, c’est comme un moulin à viande. Si tu veux du steak haché de qualité à la fin, pas le choix d’y mettre de la viande potable au départ. »

Et comment constituait-il sa base de données ? En hackant. Abonnements dans tous clubs de golf de la région, système de réservations des restaurateurs les plus raffinés de la métropole, liste de membres des gyms sportifs haut de gamme, détenteurs de billet de saison à l’orchestre symphonique, carnets d’adresses des concessionnaires automobiles de luxes, les systèmes informatiques simplistes utilisés par ce type d’endroits rendaient le tout ridiculement facile à en croire ses paroles.

Après quoi, il faisait passer toutes ces lignes de code à travers un algorithme qu’il avait lui-même concocté afin de produire des rapports contenants les coordonnées des personnes les plus susceptibles de retenir nos services. Une fois les clients ciblés, une première approche était effectuée à leur endroit via email, textos, téléphone ou même par la poste lorsque nos données nous indiquaient que c’était le choix optimal. Après quelques échanges, nous les invitions à venir assister à une conférence sur notre offre de produits.

Je feuillette donc les fiches de Marc et j’identifie les candidats au fur et à mesure qu’ils pénètrent sur la terrasse.

Première arrivée cette soirée-là, Alexandra Morrison. 33 ans, célibataire, sa dernière relation à long terme remonte à 7 ans. Avocate criminaliste bien en vue, elle a fait la manchette il y a un peu plus d’un an alors qu’elle défendait un tueur en série ayant tué 5 adolescentes avec vigueur. Cours de cuisine chaque lundi soir, elle pratique le spinning 4 matins par semaine et aime maladivement le chai latté.

Peu de temps après, c’est au tour de Paul Manville. 46 ans, célibataire, divorcé depuis 3 ans. Pharmacien propriétaire de six établissements, il dine au même restaurant à sushis tous les mardi et jeudi depuis maintenant 10 ans, a des billets de saison pour le club de football de la région et boira assurément de ce rhum cubain qu’a choisi Sean.

Je les regarde prendre place sur les quelques tables que l’on a disposées non loin d’un microphone sans dire un mot. Je les observe et tente de cerner leur humeur, guettant leurs moindres gestes et rictus comme le ferait un joueur de poker en approchant une table.

Il me faut attendre quelques minutes avant de voir une troisième personne franchir la porte. Nathan Lemieux, 29 ans, il enchaine les courtes relations depuis bientôt 2 ans, soit depuis qu’il fut finaliste de Take the Mic, une télé-réalité permettant à des amateurs de démontrer leur talent de chanteurs. Après une tournée à travers le pays, il est présentement en studio pour enregistrer son premier album. Il a recours à un entraineur privé depuis maintenant 6 mois, aime terminer ses soirées dans les boites de nuit du quartier gai, mais ne boit jamais une goutte d’alcool.

Ils arrivent un à un et je commence tranquillement à me préparer : ce sera bientôt à mon tour de jouer. Si Sean s’occupe du marketing et Marc de l’informatique, je suis pour ma part responsable des ventes. Vendre, c’est à peu près tout ce que j’ai fait dans ma vie.

Au collège déjà j’avais mis sur pied mon entreprise de distribution et de services personnalisés. Mes parents avaient décidé de m’envoyer dans une école huppée de la ville et les gosses de riche que je fréquentais formaient une clientèle aussi exigeante que fortunée.

Au fil des années, je m’étais tissé un réseau étoffé de fournisseurs variés. Marijuana, amphétamine, champignons et MDMA, évidemment, mais aussi travaux scolaires déjà complétés, alcool, comprimés de méthylphénidate et billets de médecin permettant d’être dispensé des classes d’éducation physique. Tout était accessible, ne suffisait que de payer le prix requis.

J’offrais un service de livraison personnalisé et discret et j’étais parvenu à fidéliser mes clients si bien que j’ai terminé mon collège avec un compte de banque bien garni. Au moment d’aller à l’université, j’ai même revendu ma petite entreprise et ma liste de contacts pour quelques milliers de dollars à un jeune étudiant qui avait flairé la bonne affaire.

Vendeur chez un tailleur réputé, conseiller dans un bureau de courtage d’assurance, stratège le temps d’une campagne électorale, j’avais sauté d’un job à l’autre pour perfectionner peu à peu mon art.

Au moment de fonder Algo, j’opérais ma petite firme d’injection de botox. J’organisais des cocktails dinatoires dans des demeures cossues afin de présenter une gamme d’interventions chirurgicales comme on présente une gamme de produits de cuisines ou de jouets sexuels.

Pour quelques centaines de dollars, je me déplaçais afin d’expliquer les types d’interventions possibles. Pour quelques milliers de dollars, je venais avec Gilbert, un chirurgien plastique à la préretraite qui était disposé à vous faire des injections sur place pendant que vous buviez votre verre de champagne.

Le botox est un produit dont la demande a crû systématiquement lors des trois dernières décennies. Une dose bien appliquée par piqure sous-cutanée bloque les signaux du système nerveux de sorte que le muscle visé ne peut plus se contracter, réduisant ainsi l’apparence des rides.

Depuis quelques années, on l’utilise aussi pour traiter migraines excessives, spasmes musculaires ou vessies hyperactives. Lorsque j’ai quitté le marché, la nouvelle tendance était de recevoir des injections dans le cuir chevelu. L’intervention stoppe l’activation des glandes sudoripares de sorte que vous pouvez aller au gym et en ressortir les cheveux complètement secs.

On appelle bollotium la protéine pure diluée dans le botox. En sniffer quelques millionièmes de gramme serait suffisant pour paralyser tout votre système musculaire et vous tuer en quelques secondes. On dit qu’il ne faudrait que deux kilogrammes de bollotium pour exterminer l’entièreté de la race humaine, ce qui en fait le poison le plus meurtrier sur la planète. À 1.6 milliard du gramme, c’est aussi le produit le plus dispendieux au monde.

La mort à petit feu est un produit de luxe.

Au moins, je me réjouissais en me disant que ce que je vendais cette fois n’avait jamais tué personne.

Pas encore.

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