Extension du domaine de la lutte

lutte

Hochelaga, novembre 2015

Il fallait être un initié pour connaître l’endroit. Bien qu’elle annonçait en grosses lettres un « Combat de Barbelé » présenté par un salon de tatouage du quartier, l’affiche de la soirée passait sans doute inaperçue pour les badauds ignorant qu’un gala de lutte se tenait dans le sous-sol de l’église du Très-Saint-Rédempteur.

Samedi soir, à peine quelques heures avant la messe dominicale, c’est une tout autre sorte d’Eucharistie qui avait lieu en ces lieux pieux. La Budweiser ferait office de vin de messe et les sacs de croustilles seraient rompus et donnés aux nombreux disciples présents. C’est Mad Dog Vachon qui l’a dit : « Vous ferez cela en mémoire de moi. »

Difficile de déterminer si c’est la hâte de communier ou le nordet implacable qui balayait le quartier qui amenait les gens à s’engouffrer avec hâte dans l’escalier menant à la cave. Impossible cependant de nier l’enthousiasme ambiant.

Quelques minutes après 20 heures, les feux s’éteignent et tout était en place pour un spectacle qui allait durer près de trois heures. 180 minutes de sueur et d’hémoglobine, d’injures et de savates.

Des lutteurs font leur entrée dans l’arène en pointant du doigt des adolescentes d’une douzaine d’années qui dansent lascivement contre la grille qui marque le périmètre de sécurité entourant le ring. Un front fendille au contact d’une chaise, l’écho d’une poubelle frappée contre le dos d’un gladiateur reste suspendu dans l’air.

C’est devant plus d’une centaine de spectateurs que se joue le destin tragique de ces lutteurs quarantenaires à la croisée des chemins, à l’aube de cette période névralgique de leur carrière où l’âge rattrape finalement leur indice de masse corporelle.

Manager, lutteur et probablement président de la fédération, il apparait rapidement évident que la star de la soirée est un homme qui répond au patronyme de Proulx. Il harangue la foule avec vigueur, vociférant à maintes reprises qu’ils ne sont que des tabarnac de b.s. Qu’un homme arborant une coupe Longueuil aussi frivole puisse injurier quiconque sans impunité relèverait du mystère le plus entier si ce n’était du magnétisme félin et autoritaire que dégage Proulx.

Mais lorsqu’il se met à traiter toutes les femmes de l’audience de criss de lesbiennes, je n’en peux plus et décide d’intervenir :

« Ostie de suce-crottes, fuck you monsieur Proulx ! »

Demeurant interdit une seconde, le patriarche de l’Inter Championship Wrestling réplique en m’indiquant de farmer ma grand yeule d’agrès. Soucieux de conserver intacte mon intégrité physique, j’obtempère et il s’agira là de la seule anicroche d’une soirée haute en couleur.

Après l’annonce du programme de la semaine prochaine, notamment un combat de championnat entre Proulx et l’actuel détenteur du titre, les fidèles quittent le sous-sol repus et comblés. En retournant à la surface, ils croiseront tous cette statue de Jésus, les yeux tournés au ciel, qui semble implorer la miséricorde.

Père, croit-on l’entendre dire, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.

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