Courir dans Hochelaga

C’est devenu un truc que je fais systématiquement. Avant de sortir le soir pour courir, je vais voir les conditions météorologiques montréalaises sur dressmyrun.com.

Sur Montréal ce soir, un voluptueux 21 degrés centigrade, un nordet d’une subtilité parfaite, l’humidité est à 70 points de pourcentage. J’ai déjà le sourire aux lèvres avant même d’avoir enfilé mes deux écouteurs pour me tambouriner les tympans des fréquences de Jagwar Ma.

Mon parcours commence systématiquement de la même façon: je fais le tour de mon pâté de maisons. Je me délie tranquillement les muscles en m’efforçant de bien respirer et de laisser la musique m’imprégner lentement. Puis je foule ensuite la place Valois où plus ou moins de gens sont attroupés, dépendamment de l’heure qu’il est.

Beaucoup de vieux hommes, notamment. J’ai parfois l’impression, en les croisant, de m’entrevoir un peu, dans cinquante ans. Des messieurs qui étaient sans doute nocturnes comme je le suis et qui le sont demeurés, qui aiment parcourir une cité une fois la lune sortie. Il y en a d’ailleurs un que je croise régulièrement. Il se tient droit comme un chêne, a la prestance d’un bon patriarche et a l’oeil encore très vif. On se salue mutuellement à chaque fois que l’on se croise.

Et puis il y a les ados qui traînent en inhalant un brin de cannabis, les rutilants triporteurs et les pimpants hipsters, les passants à l’air hagard et ceux aux allures de fêtard. Des jeunes professionnels et des prostituées qui s’assainissent l’outil de travail en s’aspergeant la snatch de Lysol près de la porte du guichet automatique du coin.

And you’re a very sexy girl, that’s very hard to please

You can taste the bright lights but you won’t get there for free

In the jungle, welcome to the jungle

Feel my, my, my serpentine

Ooh, I want to hear you sream

Bienvenue dans la jungle d’Hochelaga-Maisonneuve.

Le deuxième souffle est maintenant embarqué, j’accélère légèrement le pas. Lorsqu’on circule perpendiculairement à Ontario, les lampadaires sont tamisés par les branches des érables et des frênes qui surplombent les trottoirs. Je peux me tapir un peu dans la pénombre et l’humidité puis trotter au rythme des percussions. Je scinde l’atmosphère continentale-humide comme un nageur qui laisserait un mince sillage dans l’océan.

Je commence tout juste à entrer dans ma tête que j’arrive à la station de métro. Spotlights, feux de circulation, arrêt d’autobus, passants et attroupements. C’est toujours là que je réalise combien la faune rajeunit une fois la nuit tombée dans HOMA. C’est l’heure où la clientèle du Rossy s’est encabanée pour écouter TVA et les jeunes prennent le contrôle.

Le métro, c’est aussi le meilleur endroit pour croiser une de ces ridiculement innombrables belles filles de Montréal. Et lorsqu’à tout hasard, comme ça, tu te retournes pour la regarder un peu plus pour sentir un peu plus longtemps son parfum et que vous vous croisez du regard parce qu’elle aussi s’est retournée, boom: ton temps du kilomètre implose.

Il y a ensuite les chauffeurs de taxi réunis qui discutent en fumant, accotés sur leur portière. Ceux qui promènent leur chien. Quand je les vois marcher, l’air morose, je regarde le chien et son propriétaire et me demande qui est le maître de qui. Ceux qui avancent la tête basse en évitant d’écraser les lignes de trottoirs. Ceux qui, comme moi, écoutent leur musique à un volume indécent. Ceux qui me quêtent des cigarettes.

Je suis constamment happé par le contraste entre les ruelles feutrées et les néons tapageurs de la rue Ontario. Les choses vont vite. Je vis un hallucinant high d’endorphines. Mes muscles sont réchauffés et contractés, j’ai un potentiel d’énergie cinétique stratosphérique, je me sens terriblement puissant.

Et c’est souvent là que je vis un des meilleurs vingt minutes de ma journée. Je suis au maximum et fonce dans ces rues que j’arpente depuis des semaines. C’est devenu mon quartier. Je connais ses crevasses, ses boutiques, ses itinérants. Je reconnais ses odeurs, ses sons, ses éclairages.

Je suis en santé. Je suis libre. Je suis chez moi. Je suis en vie.

Je suis en vie.

Et je cours dans Hochelaga.

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