Vecteur, partie 2: Docteur, vous me prescrivez une amulette du Gabon?

Partie 1 ici.Texto chap 2

Tout avait en fait commencé par la course, six mois plus tôt.

Dans son livre Born to Run, l’auteur américain Christopher McDougall explique qu’à travers l’histoire contemporaine des États-Unis, les sommets de popularité de la course ont toujours coïncidé avec des moments de crise nationale. La première explosion de popularité a eu lieu lors de la Grande Dépression, juste après le crash de Wall Street de 1929. La seconde? Dans les années 70. Dans une Amérique qui devait se remettre d’une récession, d’émeutes raciales, d’assassinats (dont celui de leur président!) et de la guerre du Vietnam, on enfilait massivement nos souliers de course. Et puis récemment, la ruée vers les divers marathons et demi-marathons n’est pas étrangère, selon lui, aux attentats du 11 septembre 2001. Trois peaks de popularité, trois crises nationales américaines.

Mais ma situation ne relevait pas de la crise nationale. Il s’agissait en fait d’une crise mondiale. Si.

Ma blonde m’avait laissé.

D’accord, d’accord, je l’admets, tout ça n’a rien d’une crise mondiale. C’était seulement mon monde à moi qui chambranlait un peu trop à mon goût.

Reste qu’après 6 années, ça vous secouait quand même un brin, surtout à 25 ans. En terme de jours, j’ai passé très exactement 25.304% de ma vie en couple avec Sara [boire pour oublier son ex + trainer une calculatrice dans son manteau = calculer ce désolant type de statistique]. Sauf que si on émet l’hypothèse qu’aujourd’hui je n’ai pratiquement plus de souvenirs de mes premières années d’existence, le pourcentage de souvenirs dans ma tête qui implique Sara est encore plus élevé.

Think about that.

À certains moments, quand tout me faisait penser à elle, j’avais en fait l’impression qu’elle était dans 100% de mes souvenirs. La moitié des chansons dans mon iPhone. Les boulettes de viande du IKEA. L’odeur de la pluie. Le mot petit. La voix de René Homier-Roy. Les oeufs brouillés. Beigbeder. Le rhum. 11:11. Les transmissions manuelles. Les couleurs pastel. Le jus d’orange. La pleine lune. Les vendredis 13. Tout me la rappelait sans cesse.

Rendu à un certain point, un robinet d’eau tiède qui coule aurait pu me faire penser à elle. Gisant dans les tréfonds du misérabilisme, j’eus soudain un éclat de lucidité. Je vivais une période difficile sur le plan émotif et je me devais de consulter un professionnel de la santé. Je pris alors la difficile décision de consulter mon médecin de famille:

Google chap 2

Première solution: l’ésotérisme.

Je découvris qu’un shaman vivant à Marseille vendait des amulettes qu’il affirmait être infaillibles pour se remettre d’une rupture. Il s’agissait là, semble-t-il, d’un don hérité de ses ancêtres de Medouneu, ville située au nord du Gabon, en Afrique. Sur Kijiji, une Sylvie nous implorait presque de la laisser faire notre carte du ciel afin, selon elle, de nous “enligner sur la voie que la voûte céleste [nous] destinait”.

Seconde solution: la boisson.

Par un heureux concours de circonstances, j’aterris sur le blogue d’un éminent [je n’en ai pas douté un instant!] alchimiste irlandais qui offrait à toute la communauté scientifique internette ce qu’il présentait comme un imparable moyen d’oublier l’être perdu pendant au moins douze heures. Profondément attaché aux principes de la science, une étude empirique exhaustive me semblait de mise pour valider avec soin la véracité des prétentions de l’Irlandais. Des hectolitres de whisky plus tard, je conclus que cet homme disait vrai.

D’ailleurs, la caissière de ma succursale de la SAQ m’a récemment dit que j’avais l’air beaucoup mieux.

Troisième solution: la course.

Au fil de ma houleuse navigation en troubles mers cybernétiques, je tombai sur quelques témoignages de gens qui disaient s’être remis à flot en commençant à courir. Jim, un prof universitaire de 41 ans du Minnesota, vantait avec panache les mérites de la course à pied sur getbetter.com. Rafael de Barcelone me jurait sur reddit.com que courir après son divorce et la perte de la garde de ses deux enfants avait fait de lui un homme meilleur. C’est même avec verve qu’il tenta ultimement de me convaincre:

“i fukin swear it man. running is dashit. you do it”

Je t’invite cher lecteur adoré à outrepasse les excès de langage de mon bff espagnol ici pour retenir dans le cadre de ce récit que c’est ce qui, ultimement, fit en sorte que je décidai d’enfiler la paire d’espadrilles la plus près de moi, un suave modèle Nike que je n’avais point enfilé depuis la belle époque de mon cours de badminton, deuxième année collégiale, et de m’élancer après avoir pris soin d’enfoncer mes écouteurs dans mes oreilles et d’avoir mis le volume dans le tapis.

Je franchis la porte sans réfléchir puis m’élançai sans plus de cérémonie. Mon regard rappelait la braise et mes foulées auraient provoqué l’envie de sveltes gazelles africaines. J’avais une fougue qui évoquait Sylvester Stallone personnifiant l’Étalon italien dans le classique de 76 qu’est Rocky. Je me sentais littéralement invincible.

Trois minutes et quarante-trois secondes de pur bonheur.

En fait, ce fut bien plus éphémère que cela parce que 3:43, c’est le temps qu’affichait le chronomètre de mon téléphone quand je fus contraint à l’abandon puisque mes mollets hurlaient comme une craie contre un tableau et que mes poumons brûlaient avec l’intensité d’un brasier de forêt. Affalé sur le trottoir, ce n’est que le relatif anonymat que m’apportait le fait de courir passé minuit qui me permit de conserver intacte ma dignité car autrement, j’eus été solidement penaud.

Mais je décidai de persévérer, j’avais une foi inébranlable en la finesse du diagnostic de mon docteur, l’impayable Armand Google. Au fil des jours, le trois minutes s’est muté en quatre, puis cinq. Au bout de quelques semaines, je pouvais courir pendant près d’une heure. L’espace d’une soixantaine de minutes, j’atteignais une étrange paix mentale, un subtil mélange de rage en sourdine, de calme et de satisfaction planante.

Les choses semblaient en voie de se placer. Bien sûr, il y eut quelques soubresauts.

Par exemble, sans trop m’en rendre compte, je glissai dans une phase dont m’avait parlé Armand lors d’une de mes visites nocturnes dans son convivial cabinet 24/7. Il avait insisté avec force sur le modèle Kübler-Ross mieux connu en tant que théorie des cinq étapes du deuil: le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. J’ai bien peur d’avoir sombré un moment dans le marchandage!

Sur certains sites, on parlait de décisions à l’emporte-pièce et d’actes impulsifs.

Bargaining ch2

Je croyais à des sornettes jusqu’à ce dimanche matin où j’embarquai dans ma voiture pour me rendre à la boutique de course la plus avoisinante puisque, selon une logique qui m’apparaissait alors implacable, la récente chute de motivation passagère que j’éprouvais alors pour la course était due à un équipement bien trop vétuste.

C’est ainsi qu’en trente minutes, je me suis acheté pour 700$ de stock de course. Paire d’espadrilles si fluo qu’on l’aurait dit tout droit sortie d’un clip de MC Hammer, socquettes semi-coussinées composées d’un juste dosage de polyester et d’élasthanne, short et bandeaux aux poignets assortis, je remplissais mon panier comme un adolescent remplit son assiette dans un buffet chinois après avoir préalablement fumé un pétard dans le stationnement. Le jeune vendeur me convainquit même d’acheter son dernier modèle de maillot, onéreux mais tellement cool. 129 dollars certes, mais Dany du Running Room m’expliqua qu’il s’agissait d’un modèle mis en marché par Renault et dont l’aérodynamisme avait été testé dans la soufflerie de leur écurie de Formule 1.

La dernière fois que j’avais fait ce type d’achat compulsif dans ma vie, je m’en confesse à toi, précieux lecteur, j’avais 16 ans et je m’étais procuré pour un peu plus de 200$ de boxers neufs puisque que j’avais alors ma première blonde sérieuse et j’entretenais l’espoir d’avoir l’opportunité d’exhiber mes caleçons Calkin Klein à 35$ pièce dans un autre environnement que celui d’un vestiaire de hockey.

C’est dit.

Pour la petite histoire, en revenant du magasin, je ne mis que quelques minutes à enfiler mes nouveaux et rutilants achats avant de sortir pour m’échauffer puis de croiser mon ami Phil qui avait décidé de venir faire un tour chez moi. Semblerait-il que le bruit d’un moteur d’avion de grande ligne peut atteindre les 160 décibels. J’estime humblement que le rire qu’il lâcha en m’apercevant dut toucher les 170. Plus déployé que sa gorge à ce moment-là, tu es un soldat canadien en Normandie, juin 1944.

“C’est quoi ces shorts moulants? Attends, c’est tes couilles que j’aperçois mon gars?”

Il m’a d’ailleurs dit le plus sérieusement du monde, quelques semaines plus tard, que n’eut été de la prodigieuse force de ses sphincters, le contenu de sa vessie n’aurait pas manqué d’imbiber la fourche de son pantalon.

Bullshit.

Il n’en demeure pas moins que je décidai de retrousser dans mes terres et d’enfiler un vieux t-shirt de The Offspring et des shorts de basket avant de ressortir pour un petit 60 minutes pendant que Phil s’installait pour quelques parties de NHL13 sur ma PlayStation 3.

Ce fut, à ce jour, la seule sortie de mon super maillot aérodynamique à 129 dollars/pièce. Je me dis que le bon moment venu, j’essaierai bien de le monnayer dans la section des petites annonces de voitures à vendre dans le Journal de Montréal.

À vendre: maillot Renault, jamais sorti l'hiver, kilométrage très [très très] bas.

Cet épisode avait au moins eu l’avantage de me faire redoubler d’ardeur dans mes sorties nocturnes. Il n’était maintenant plus rare que je coure pendant 80-90 minutes. J’atteignais littéralement un high qui aurait pu concurrencer n’importe quel produit en vente dans toutes les bonnes ruelles près de chez vous. C’est simplement un autre type de dope, l’endorphine.

Endorphins ch2

Moi, une activité qui sécrète le même neurotransmetteur que l’orgasme, j’y souscris entièrement.

Et c’est d’ailleurs sur un de ces highs que je suis rentré un soir avant de m’affaler sur mon sofa et de zapper nonchalamment pour finalement atterrir sur une émission de compétition culinaire américaine, Masterchef, mettant notamment Gordon Ramsay en vedette.

Gordon.

J’ignore s’il s’agit de son suave accent britannique, de son aura de contrôle ou de son maniement raffiné de l’usage d’adjectifs [you can use the most AMAZING lobster, this is simply BRILLIANT, those soufflés are absolutely STUNNING, this is DELICIOUS, the cooking is PERFECT, seasoning is INCREDIBLE and the presentation is BEAUTIFUL] mais il y avait quelque chose chez Gordon qui me fit frétiller la moelle épinière. C’était décidé, je tenterais de maîtriser l’art complexe de la cuisine.

Puis de fil en aiguille commença à germer dans mon esprit ce projet un peu weird, ce projet dont je veux t’entretenir, aimable lecteur. Nom de code de l’opération?

Vecteur.

Partie 3.

Vecteur, partie 1: Le manche de Napoléon

Béatrice, chap 1

G3 à D5”

Philippe annonçait toujours ses coups d’un ton juste assez théâtral.

J’ai envie de me la jouer ouverture catalane ce soir” qu’il me lança avec un clin d’oeil avant de spécifier “le fou en G2” après qu’on l’eut averti du coup d’un de ses adversaires. La scène m’était familière: mon ami d’enfance, Phil, le dos tourné à des adversaires qui se grattaient la tête en pensant à leur prochain coup dans une des parties d’échecs qui se jouaient alors en simultanée.

Nous étions dans une soirée qui devait réunir, je l’estime, une cinquantaine de personnes. Un petit attroupement s’était créé autour de nous tandis qu’une fille derrière un vieil échiquier en bois et deux gars penchés sur l’écran de leur iPhone affrontaient mon ami qui, tout en sirotant ce qui pouvait fort bien être sa dixième bière, disputait les trois duels sans voir les planches de jeu.

L’issue des joutes ne formait pas le moindre doute dans mon esprit. La seule donnée inconnue était de savoir à quel point il déciderait d’être expéditif, tout cela étant très souvent corrélé avec les charmes de la plus jolie des badaudes agglutinées à proximité. Qu’à de très rares occasions, j’avais vu Phil se lever après son petit tour pour aller serrer la main d’un ou d’une de ses adversaires. Je savais alors qu’il avait eu là une honnête, bien que toujours dérisoire, opposition.

Il avait déjà passé de longues, mais fascinantes, minutes à m’expliquer le système de classement des joueurs d’échecs, un système adopté par la World Chess Federation en 1970, et qui sous-tend notamment une variable aléatoire suivant la loi dite normale qu’on simplifiait en supposant un écart-type constant parmi tous les joueurs [une aberration, quant à moi, lorsque je pensais aux nombreuses fois où Philippe jouait après avoir fumé une quantité appréciable de marijuana qui, précisons-le s’il le faut, possède des caractéristiques décrissantes d’écart-type]. Selon ce classement, il avait jadis été hiérarchisé troisième meilleur joueur d’âge junior en Amérique du Nord avant de cesser sa carrière et de se mettre à boire beaucoup de bières et jouer au poker en ligne. Son somptueux condo dans le vieux port de Montréal me laissait croire qu’il avait fait, ma foi, un judicieux choix.

Si mon regard se portait sur sa petite démonstration d’échecs, mon attention était quant à elle dirigée sur une autre démonstration, celle de mon ami Olivier qui se retrouvait au beau milieu d’une discussion sur la réelle nature d’un ou d’une rebelle.

Le tout avait débuté lorsqu’en parlant du dernier clip de la pop-star américaine Miley Cirus, un type l’avait qualifiée de rebelle en précisant que le vidéo, où on la voyait nue de dos, chevauchant suggestivement une boule de démolition ou léchant d’émoustillante façon une masse, s’inscrivait dans une démarche artistique.

Connais-tu Katharine Hepburn? C’est une actrice qui commença à faire carrière dans les années trente. Dans le temps, en plein Hollywood d’un conservatisme de débiles où toutes les femmes devaient porter la jupe ou la robe, elle a décidé de transgresser les normes pourtant strictes et de porter des pantalons.

Quand un des plus riches producteurs au monde lui envoya une limousine pour la transporter de son domicile au plateau de tournage, elle l’a gentiment envoyé chier avant d’enfourcher son vélo. Elle a gagné 4 Academy Award dans sa carrière et est aujourd’hui considérée par plusieurs comme la plus grande actrice de tous les temps. Et tu veux que je te dise? Katharine Hepburn me fait bander 50 fois plus que ne le fera Miley Cirus dans toute sa vie. Ça, c’est une rebelle.”

Satisfait de sa fronde, Olivier s’enfonça un peu dans le sofa où il prenait place et attrapa le joint qu’on lui tendait pour l’aspirer avec une vigueur qui n’était pas sans évoquer un aspirateur industriel. La réplique ne tarda cependant pas:

« Tu compares des époques complètement différentes. Les deux cherchaient à provoquer et braver les tabous de leurs contemporains, juste qu’il ne s’agit pas des mêmes.”

Il se redressa sur son siège.

Hepburn n’agissait pas par sens de la provocation mais par principe. Et qu’est-ce que risque Miley Cirus à part l’ostracisation des organisations cathos des States? Elle engrange les clics sur internet et fait probablement plus de cash en un an que toi et moi en ferons dans nos vies. Quand les poètes Verlaine et Rimbaud vivaient ouvertement leur homosexualité dans les années 1870 en risquant la prison ou même pire, ça, c’était de la transgression de tabous. Miley Cirus défonce des portes déjà plus ouvertes que les jambes de ta soeur mon gars”

Je ne pus réprimer un petit sourire en coin en entendant sa dernière remarque. Je tendis l’oreille pour le coup de grâce qui ne saurait tarder.

Des vrais rebelles, c’est Mohammad Ali qui refuse d’aller guerroyer au Vietnam, c’est Gandhi qui combat pacifiquement l’impérialisme britannique, c’est Galilée qui nargue ses inquisiteurs à la fin de son procès pour avoir affirmé que la Terre tourne autour du Soleil. Ce n’est pas une fille qui se passe un doigt en mousse sur le clit!”

Pendant ce temps, Philippe avait remporté ses trois parties et les gens s’étaient dispersés. Il alla se chercher une autre bière puis vint prendre place dans le fauteuil à ma droite, juste à temps pour entendre Olivier discourir sur Twister:

Fuck Twister. Ce jeu-là surfe sur la vague de la fausse perception selon laquelle il aurait une légère teinte érotique. J’aimerais bien que quelqu’un ici m’explique ce qu’il y a d’attisant dans le fait d’avoir de vagues contacts physiques dans des positions inconfortables mettant rapidement la souplesse à contribution. Si tu veux fourrer, fourre. Si tu veux jouer à un fucking jeu de société, fais bien les choses et sors Trivial Pursuit.”

J’avais d’ailleurs déjà lu qu’à l’époque, les compétiteurs de Milton Bradley, compagnie détentrice de la franchise Twister, les avaient accusés de vendre du “sex in a box”. Curieuse idée quand même, lorsque votre but est de diminuer les ventes de votre compétiteur, de clamer que ce dernier vend du sexe.

Je ne vous étonnerai sans doute pas en vous disant qu’Olivier est une grande gueule. Ce gars est de tous les débats, cite constamment Winston Churchill et Oscar Wilde, a été champion provincial de génie en herbe et président d’associations étudiantes. Et il n’a pas qu’une grande gueule, il a une belle gueule aussi. Et c’est, accessoirement, mon meilleur ami avec Philippe.

Puis il y a moi. Xavier, 25 ans et toutes mes dents. En fait, puisque je m’en voudrais de commencer notre relation dans le mensonge et l’usurpation, messieurs dames, je rectifie tout de suite mes propos. On m’a retiré les dents de sagesse il doit bien y avoir de cela sept ans. C’est dit.

Je bosse comme actuaire, j’aime le tennis, le chocolat noir et le pamplemousse. J’ai un fétichisme de régression linéaire et j’écoute du Avril Lavigne à tue-tête en faisant du ménage. Parce que j’aime bien Pythagore, je marche en hypoténuse plutôt qu’en cathètes. Je n’aime pas la pistache, je considère que U2 est le band le plus overraté de la planète et bien que mon Larousse m’intime d’agir différemment, il m’est impossible de dire un trampoline.

Une. Trampoline.

Pendant que Phil s’absentait de l’école pour aller faire des tournois d’échecs à Prague, j’étais exempté de cours pour aller à des tournois de hockey à Rivière-du-Loup. Alors qu’Olivier remportait les finales inter-universitaires de concours d’art oratoire, j’étais acclamé comme MVP dans les festivals étudiants autant pour mon apport monétaire lié à mes achats d’alcool que pour ma présence indéfectible à la totalité des activités.

Mais je m’égare un brin.

Si je vous parle de tout ça, c’est parce qu’il y avait Béatrice à cette soirée. C’était, en fait, la première fois que je la rencontrais.

Nous étions donc quelques-uns à être assis dans le solarium de Paris d’une maison où je n’étais jamais venu auparavant. Les murs vitrés nous donnaient une superbe vue du ciel qui était étoilé comme seuls les ciels bucoliques peuvent l’être. Alors que nous étions aussi éclairés par la lumière de nombreuses chandelles allumées, une discussion sur la politique municipale allait bon train. Voilà, en fait, qui illustre bien le niveau stratosphérique du taux d’alcoolémie ambiant qui prévalait. Après une rigoureuse analyse qui n’aurait pas transgressé la moindre norme actuarielle, j’en étais venu à la conclusion qu’exactement 0 personne présente était en mesure de prendre sa voiture.

Olivier était donc lancé dans une autre de ses tirades, celle-là sur Régis Labeaume, lorsqu’il fit une remarque sur sa petite taille avant de l’appeler le Napoléon de Québec. On l’interrompit soudainement:

Savais-tu que Napoléon n’était pas petit? En fait, il était un homme de bonne stature pour son époque.”

Je me retournai alors en direction de la voix féminine qui l’avait interrompu. À travers la pénombre, je pouvais distinguer assez clairement les traits fins de la fille en question, sa chevelure que je devinais d’un noir ébène, son sourire avec une petite touche ricaneuse, l’éclat vif de ses yeux qu’aucune pénombre n’aurait su atténuer complètement. Elle lâcha un petit rire parfait. Parfait. Puis elle poursuivit:

Durant la guerre, les généraux adverses aimaient bien colporter cette rumeur afin de ridiculiser Bonaparte. Puis à sa mort, le légiste français l’a mesuré à 5 pieds 2 lors de l’autopsie. Or les pouces français de l’époque étaient plus longs que ceux anglais. Et par-dessus tout, la plupart des représentations de Napoléon qui étaient faites à l’époque le montraient en compagnie de ses gardes, des gens justement choisis pour leur physique imposant. Imagine un instant que sur toutes les photos de toi qui existent, on met en background deux ou trois bouncers du Fuzzy de Laval. Toutes les filles qui vont te stalker sur Facebook avant une première date vont s’attendre à rencontrer un chicot.”

Elle prit une pause pour mesurer son effet et échappa un autre de ces sourires dont j’étais déjà devenu le plus avide des collectionneurs.

Tout ça n’a rien à voir mais j’ai le goût de t’en apprendre un peu plus sur Napoléon, lança-t-elle d’un ton mi-moqueur, mi-ricaneur. On lui aurait prétendument coupé le pénis lors de son autopsie avant d’ensuite donner l’organe à un prêtre corse. La queue, mal préservée, aurait quand même traversé les âges jusqu’à ce qu’elle se fasse acheter pour 3 000$ par un urologue du New Jersey dans les années 70. Après sa mort, sa fille en a hérité et elle aurait récemment refusé une offre de 100 000$ pour ledit pénis.”

L’hilarité générale suivit cette dernière histoire et j’étais charmé.

Et c’est à cet instant précis que mon coeur s’est fissuré juste un peu.

Crac.

Les Anglais parlent de love at first sight tandis que les Français utilisent l’image du coup de foudre. Les scientifiques et leurs électro-encéphalographies évoquent quant à eux une activité particulièrement foisonnante du cortex préfrontal.

À cet instant précis cependant, c’est une métaphore de cervidé qui me venait à l’esprit: celle du chevreuil sur l’autoroute qui demeure complètement stoïque, hypnotisé par les phares d’un camion-remorque, et qui attend de se faire happer. Cette fille faisait de moi un Bambi sans défense et j’espérais seulement que la collision ne serait pas fatale.

Je réussis à m’extirper de ma stupeur et j’entrepris de me faufiler en sa direction dans les minutes qui suivirent à travers les gens dans une démarche qui évoquait tant l’agilité du fauve que la résilience du saumon en période de frai. J’avais simplement peur d’être muet comme une carpe une fois à destination.

L’alcool ayant, entre autres, la merveilleuse faculté de délier les langues, il n’en fut heureusement rien. J’avais le couteau entre les dents, tel un général en mission, et je lançais mes blagues avec la frivolité d’un soldat un peu dingue qui largue des grenades avec un peu trop d’enthousiasme, chacun de ses rires raisonnant dans ma tête avec la même force que le ferait un obus en explosant.

C’était un de ces moments trop rarissimes dans une vie où l’on sent que tout s’emboîte avec une fluidité irréelle. Ce genre d’instants qui vous font croire à des trucs aussi fous que le destin.

Nous avons passé la soirée à discuter, à rigoler, à s’enivrer. S’enivrer d’alcool, certes, mais surtout du parfum de l’autre, de ses rires, de la vivacité de son esprit. Les regards échangés se sont lentement faits plus persistants, nos mains s’attardant plus longuement sur l’autre, nos yeux brillant à un point tel qu’on aurait pu les confondre avec les flammes des chandelles.

La dérape était évidente pour quiconque nous apercevait du coin de l’oeil à ce moment-là, mais nous n’avons rien vu. Moi parce qu’avec mon cynisme et mon coeur usé comme un vieux pantalon qu’on aurait trop souvent rapiécé, je ne croyais plus à ça, l’amour comme dans les livres. Elle parce qu’avec ses heures supplémentaires, ses séances de spinning et ses classes de yoga, elle n’avait pas le temps pour ça, l’amour comme dans les films. C’est pour ça que tout a chiré. C’est pourquoi nos gardes étaient ainsi baissées et que le K.O. n’était que formalité.

Mais, si vous le voulez bien et comme le veut l’expression consacrée, commençons d’abord par le commencement.

Partie 2

Les moments parfaits

C’était un dimanche matin qui m’avait d’abord apparu bien ordinaire. Levé tôt comme j’en avais l’habitude depuis tout jeune, il n’y avait que mon grand-père et moi qui avions l’oeil ouvert tandis que tout le reste de la famille sommeillait encore. C’est donc dire qu’outre le léger craquement de la berceuse au bois usé où le vieil homme prenait place et le subtil frottement de ses pantoufles éculées contre le plancher, rien ne venait troubler le silence richement dense d’une maisonnée assoupie.

De ces dimanches matins, je garderai à jamais le souvenir vif de ces deux bruits tranquilles. Je me souviendrai toujours aussi de l’odeur qui emplissait la cuisine, ce mélange composé de la levure du pain frais qui fermente avant de cuire, du café fraîchement infusé et du maryland dont mon grand-père bourrait sa pipe.

J’étais donc attablé, parcourant les brèves du jour en sirotant mon café noir lorsque le vieillard se racla la gorge, signe immanquable qu’il allait prendre la parole. Je suspendis donc ma lecture pour tendre l’oreille à sa voix rauque:

“J’ai envie de te raconter une histoire ce matin Samuel. Une histoire qui vient de mon pays. Du tien aussi, un peu.”

Il n’en fallut guère plus pour piquer ma curiosité puisque je devinais bien qu’il ne parlait pas du Canada, pays où il avait immigré il y a près de cinquante ans, avant même la naissance de ma mère, mais bien du pays où il avait vécu sa jeunesse. Outre le regard nostalgique qu’il avait lorsque je me doutais qu’il songeait avec mélancolie à sa terre natale, jamais nos origines n’étaient évoquées à la maison de peur, il m’apparaissait, d’effleurer des blessures encore vives chez mon grand-père. Puisqu’il existe de ces plaies, chez un homme, qui ne cicatriseront jamais complètement.

Je refermai donc mon journal avant d’approcher ma chaise de la sienne sans dire mot, le laissant tirer, l’air songeur, sur sa pipe. Après plusieurs secondes de méditation, il prit finalement la parole de sa voix que les années avaient éraillée:

“Vous,les jeunes, avez une chance inestimable, celle de ne jamais avoir connu la guerre. Je me souviens encore du moment où elle éclata dans mon pays. J’avais huit ans, je jouais au ballon dans la ruelle avec quelques autres enfants du quartier. Il y avait les adultes assis sur le balcon de notre maison, silencieux, réunis autour de la vieille radio de mon père d’où émanait la voix de l’animateur qui peinait à couvrir le crépitement régulier des haut-parleurs désuets. Je me souviens aujourd’hui de la mine apeurée qu’ils avaient en nous regardant nous amuser mais je me souviens aussi ne pas y avoir accordé d’importance jadis. J’avais encore cette insouciance que l’on perd une seule fois dans une vie pour ne jamais plus la retrouver.”

Le silence était désormais complet, le vieil homme ayant cessé de se bercer tandis qu’il me racontait son histoire.

“Puis il a eu une explosion. Le sol a tremblé. Mon père a bondi et nous a sommés de rentrer nous cacher au sous-sol. ‘VITE’ qu’il criait sans cesse, ‘PLUS VITE’. Sa voix terrorisée nous ordonnant de nous terrer a hanté mes nuits pendant des mois. Quand un petit garçon voit son père terrifié de la sorte, le monde devient soudainement plus effrayant, surtout la nuit. Le père d’un de mes amis essaya alors de nous expliquer que le pays risquait de tomber en guerre civile. Si ne nous comprenions pas ce que cela voulait dire, il ne fallut que quelques jours pour comprendre ce que cela impliquait: la peur.”

“Des officiers armés du gouvernement se sont mis à arpenter les rues. Des matins arrivaient où nous apprenions qu’untel était disparu, qu’untel avait reçu son appel. C’est ce que les gens disaient: ‘Kaysar a reçu son appel hier’. J’imagine que c’est moins glauque que ‘Kaysar s’est fait tuer hier’. Mais le résultat était le même et tous craignaient que leur tour arrive.”

“Le tour de mon père a fini par arriver, Dieu ait son âme. Ma mère s’est donc retrouvée seule à s’occuper de moi et mon frère. Nous faisions tout ce que nous pouvions pour l’aider. J’allais chercher l’eau au puits chaque jour et tout le long du mille que je devais marcher pour revenir avec les récipients chargés, je murmurais ‘s’il vous plaît, faites que tout le monde soit encore en vie à mon retour’.”

J’étais complètement soufflé par le récit inattendu que me livrait mon grand-père. Mon café dont je n’avais pas pris la moindre gorgée depuis plusieurs minutes était maintenant froid et je n’en avais cure.

“Puis les années ont passé. Ce qu’il y a de plus insidieux avec la guerre, c’est qu’on en vient à oublier qu’il existe une autre vie que celle-là. En fait, j’aime croire que l’on ne l’oublie jamais complètement, qu’il y a cette conviction intime et profonde chez l’humain que ce n’est pas comme ça que la vie doit être vécue. J’imagine que c’est cette conviction qui m’a amené, à l’âge de 16 ans, à joindre les forces clandestines qui luttaient contre le régime totalitaire.”

“Je faisais partie d’une petite cellule avec quelques hommes des villages avoisinants. Nous recevions de l’armement des Américains, ce que j’ignorais à l’époque, et nous organisions des attentats contre divers édifices gouvernementaux. Nous écoutions la radio, cachés dans des endroits crades afin d’échapper aux représailles, et nous nous félicitions d’entendre qu’on annonçait la démolition d’une succursale d’un ministère, la mort de soldats du régime que nous avions ciblés. Puis on écoutait aussi pour être à l’affût des autres attentats contre l’État. Ainsi, nous devinions qu’ailleurs dans le pays, d’autres groupuscules s’activaient, d’autres insurgés y croyaient.”

“Ça a duré cinq années. Cinq ans à se cacher, multiplier les codes secrets pour communiquer entre nous, avoir quotidiennement peur de se faire descendre. Puis un jour, le président fut assassiné. Il y avait eu des murmures qu’un tel attentat se tramait mais jamais nous ne nous étions égarés à espérer que cela arriverait pour vrai.”

“La guerre n’était pas gagnée, mais nous venions de remporter une immense bataille. Je me souviendrai toute ma vie de la frénésie qui s’était emparée du peuple. De toutes les régions du pays, on affluait vers la capitale où une immense célébration était prévue quelques jours après la mort du dictateur. Le régime en place était désorganisé, tous se disaient qu’ils n’oseraient pas tirer dans la foule de peur d’émeute, certes, mais aussi de représailles des forces internationales.”

“Évidemment, moi et mes comparses voulions être de ces réjouissances prévues sur la place publique de la métropole. Nous avions donc pris la route. Partout où nous arrêtions en chemin, c’était l’allégresse la plus totale. Il y avait une telle effervescence!”

Le vieil homme prit une pause tandis que je sentais sa voix chargée d’émotion se nouer à l’évocation de ces souvenirs. Complètement abasourdi par l’immensité de son histoire, je m’enquiers:

“Et c’était comment, ces célébrations?”

Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de me toiser en souriant.

“Je ne sais pas. Je n’y suis pas allé.”

De toutes les réponses, celle-là était bien la dernière que je croyais recevoir. Sur le coup de la surprise, je ne trouvai qu’à balbutier un “mais…” interrogateur.

“La veille de la manifestation, je me trouvais avec mes amis dans un petit village en banlieue de la capitale. Festifs, nous étions allés boire dans une taverne jusqu’aux petites heures du matin. Il y avait là une jeune fille qui tenait le bar et avec qui j’ai discuté toute la soirée. Te dire combien elle était jolie… Elle avait ces longs cheveux noirs frisés époustouflants, ces yeux d’un vert à en faire jalouser l’émeraude, ce rire qui à chaque éclat m’électrifiait la moelle épinière. »

“Le lendemain matin, lorsqu’arriva le moment de reprendre la route, j’ai dit à mes acolytes que je ne pourrais pas les suivre, que j’avais quelque chose de plus à important à m’occuper. L’air qu’ils ont eu! Ils me trouvaient complètement cinglé. Mais j’ai insisté. Il y a de ces moments d’une telle lucidité, ça te transcende complètement. Il y a de ces moments tout simplement parfait. J’avais cette conviction soudaine et que je n’aurais jamais soupçonné la veille encore que toutes les luttes sont vaines si elles occultent la chose encore plus vitale qu’est l’amour. Je ne l’ai jamais regretté.”

“Cette femme-là Samuel, c’est ta grand-mère. Un mois plus tard, alors que le président avait été remplacé et que le régime était redevenu plus fort que jamais, j’ai quitté le pays avec elle en direction du Canada puisque c’était devenu trop dangereux pour ma vie.”

Puis nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, lui songeur, moi à méditer tout ce qu’il venait de me dire. Nous fûmes sortis de nos réflexions par les pas de ma petite soeur désormais éveillée qui déambulait avec fracas dans les escaliers, réveillant du même coup le reste de la maisonnée qui eu tôt fait de s’attabler dans la salle à manger et d’entamer toutes sortes de discussions.

J’aurais aimé sur le coup pouvoir demander à mon grand-père s’il croyait que ces moments parfaits étaient accessibles à tout le monde.

Ce n’est que quelques mois plus tard, à sa mort, que je réalisai que c’est ce que je venais de vivre avec lui, un moment parfait.

21st Century Love Clichés : Partnership

N’eût été du battement régulier des espadrilles d’un coureur solitaire contre le gravier, rien n’aurait troublé le silence complet qui régnait dans ce rang éloigné qu’une bande de conifères fournis bordait.

“30 minutes. Distance parcourue: 8.24 kilomètres”

Cette voix, c’était celle de l’application du téléphone intelligent de Vincent Lemieux qui mesurait ses performances par l’entremise d’un GPS. Depuis bientôt deux semaines, c’était la seule voix féminine qui meublait son quotidien.

Soudainement, l’appareil qu’il insérait dans sa poche lors de ses sorties se mit à vibrer, signe qu’on tentait de le rejoindre. Fidèle à son habitude, il laissa l’appelant tomber sur sa boîte vocale, se disant qu’il jugerait bien à la teneur du message s’il valait la peine de rappeler. Il continua donc sa trotte sans s’interrompre jusqu’à ce qu’il soit revenu chez lui après un parcours de précisément 12.5 kilomètres. Machinalement, il actionna sa boîte vocale d’où une voix familière se fit entendre:

“Hey salut Vinny, c’est Rich! Écoute, comme tu le sais, heum… Geneviève a décidé de mettre fin à votre contrat un peu prématurément. Si tu veux passer à mon bureau plus tard aujourd’hui, on pourrait regarder tes options. À bientôt”

Voilà un appel qu’il appréhendait depuis déjà quelques jours, fort conscient que l’épineux dossier devrait se régler tôt ou tard. Aussi bien tôt que tard se dit-il en se promettant de profiter d’une de ses rares journées de congé pour se rendre au bureau de Richard situé au centre-ville un peu plus tard au courant de la journée.

C’est ainsi qu’après un copieux déjeuner, deux épisodes de sa nouvelle télésérie favorite et une douche assortie d’une branlette d’une langueur à en vider le réservoir à eau chaude, il prit place dans sa voiture de l’année en direction du bureau de Richard L’Espérance, son courtier en partnership amoureux. Roulant avec une hargne défiant toutes les lois régissant le Code de la route, il ne prit qu’une vingtaine de minutes à parcourir les kilomètres pourtant nombreux qui séparaient sa demeure du longiligne complexe où se trouvaient aménagés au 32e étage les luxueux bureaux du courtier.

Une fois sa voiture garée dans le stationnement souterrain, Vincent se dirigea vers les ascenseurs sans hésiter, lui qui connaissait désormais bien le chemin, l’ayant parcouru plusieurs fois dans les dernières années, précisément à cette même période de l’an par ailleurs.

Il s’engouffra donc dans l’élévateur et après quelques secondes qui lui parurent une éternité, l’embrasure se referma et il ressentit la légère secousse caractéristique du moteur hydraulique qui se mit en branle. Habituellement amorphe durant les quelques secondes que dure ce type de montée, il se mit à réfléchir sur l’influence qu’on eut les ascenseurs sur la société moderne.

Parce qu’avant leur invention, il aurait semblé farfelu à tout architecte de songer à des édifices de plus de cinq, voire six étages. La construction de gratte-ciel comme celui dans lequel il se trouvait a été rendue possible grâce à la confection d’ascenseurs. C’est tout l’urbanisme moderne, au fond, qui s’appuyait sur cela. Qu’en aurait-il été de la répartition géographique des populations, de la densité des masses humaines sur le globe, du…

Ding

La sonnerie lui annonçant qu’il était à destination l’extirpa de ses élucubrations uchroniques et il se dirigea vers la porte où se trouvait inscrit d’une calligraphie tapageuse le slogan douteux de l’entreprise:

COURTIER EN PARTNERSHIP AMOUREUX

RICHARD L’ESPÉRANCE

QUI SAIT JUSQU’OÙ ÇA POURRAIT VOUS MENER?

Sans s’attarder à l’inscription qui la ornait, le jeune homme poussa la porte pour pénétrer dans un vaste vestibule où régnait un imposant bureau de verre derrière lequel se trouvait une réceptionniste fort jolie. Blonde et mince, elle arborait un microscopique décolleté qui laissait entrevoir une proéminente poitrine qui, à n’en point douter, avait reçu quelques coups de bistouri.

  • Monsieur Lemieux, lança-t-elle d’une voix enthousiaste, Rich vous attendait justement. Veuillez prendre place dans la salle d’attente, je vais l’appeler pour lui dire que vous êtes là.

Nonchalamment, Vincent se dirigea donc vers ladite salle d’attente où 3 larges divans de cuir noir étaient orientés pour faire face à une immense télévision haute définition qui surplombait un aquarium où nageaient quelques poissons multicolores.

Confortablement assis, il se remémora la première fois où il avait rencontré Richard.

C’était un vendredi soir, il y a six ans. Comme ils en avaient l’habitude à l’époque, lui et ses amis étaient sortis en boîte afin de boire et, si la chance était de leur côté, rencontrer des filles qui daigneraient bien coucher avec eux. Étant bien peu porté sur la danse contrairement à ses comparses, Vincent était donc accoudé seul au bar à s’enfiler promptement quelques shooters lorsqu’un homme, début-trentaine, chevelure un peu défraîchie et veston passé mode l’accosta d’une voix rauque:

  • Hey le jeune, t’as l’air de t’emmerder pas mal. Un beau gars comme toi, il me semble, ça devrait être en train de cruiser sur le dancefloor, you know?

  • Bof…

  • Cooome on! Ne me dis pas que t’aurais pas envie de te taper une de ces chixs, right?

  • J’sais pas. J’irai peut-être plus tard.

  • Holy shit, t’as l’air de t’ennuyer mon p’tit bonhomme. Moi à ton âge, j’étais toujours primé pour me trouver quelqu’un avec qui fourrer.

  • Bah, on dirait qu’on finit par s’en lasser. Des fois je me dis que ça serait pas pire de faire autre chose que juste me mettre.

  • Oh, that’s my boy! Écoute, j’ai justement un truc qui pourrait t’intéresser.

Il lui avait alors tendu une carte d’affaires avec son nom, ses coordonnées et ce slogan: qui sait jusqu’où ça pourrait vous mener? À l’époque, il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait faire un courtier en partnership amoureux. Il avait donc enfui la carte dans son portefeuille et n’y avait pas repensé pendant des mois jusqu’au jour où, tombant par hasard sur celle-ci, il décida de lâcher un coup de fil.

Rapidement, L’Espérance lui expliqua que son métier consistait à mettre les gens en contact. Son rôle, lui dit-il, était d’agir à titre d’entremetteur entre deux personnes qui recouraient à ce type d’agence et de leur faire signer ce qui s’appelait une entente de relation. D’une durée variable, le contrat ainsi signé obligeait ensuite les signataires à vivre en couple pour toute la période définie. Si le concept était méconnu à l’époque, il s’agissait maintenant de la façon la plus courante pour les couples de se former. Usant d’outils de plus en plus sophistiqués, les courtiers mettant désormais en contact des centaines de millions de personnes annuellement.

Intrigué, Vincent avait alors signé un premier contrat qui l’engageait à être 3 mois avec une dénommée Sophie. De belle apparence et relativement vive d’esprit, le jeune homme avait finalement passé 6 mois avec cette dernière avant que le deuxième contrat ne vienne à échéance et que, d’un commun accord, le deux décident de ne pas renouveller. Peu de temps après, il avait signé pour 6 mois avec Véronique, une brunette enjouée qu’il décida de larguer au bout du semestre.

Il y avait ensuite eu Caroline pendant 1 an, Marie-Pier pendant 2 ans, Stéphanie 1 an et, tout récemment, Geneviève pendant 11 mois. Se prévalant d’une clause prévue au contrat allouant une période où il était possible de rompre l’engagement sans pénalité, cette dernière avait donc cessé leur entente prématurément. Vincent avait reçu la visite d’un huissier à son travail qui lui avait remis un avis de rupture. Les gens ne cassaient désormais plus, il se prévalait plutôt de clause de rupture.

Voilà donc pourquoi il se retrouvait ce matin-là dans les bureaux de son courtier. Toujours dans l’attente de ce dernier, il décida de feuilleter un magazine disposé sur la table de la salle d’attente. Il s’agissait de la dernière édition de Love Affaire, un périodique spécialisé qui s’intéressait au marché désormais coriace des partnerships amoureux. En une se trouvant la photo d’un jeune couple souriant, main dans la main. Vincent parcourut la couverture où on annonçait quelques-uns des articles:

Derivatives: Is a Put the new solution against mate’s gain of weight?”

Speculation: Will the fake boobs bubble burst in 2012?”

How to optimize the value of a big penis in the Asian market”

Love Insurance: Should you insured yourself for the risk of early separation”

Il en était à survoler un article lorsque la voix rauque de son courtier retentit:

  • Vinny, my boy! Comment va?

De l’homme au look douteux qu’il était à l’époque, Richard s’était littéralement métamorphosé depuis. Arborant une coupe de cheveux dernier cri, souriant d’une dentition que seul un dispendieux blanchiment pouvait rendre aussi étincelante, vêtu d’une chemise griffée, il faut dire que le marché des partnerships qui avait explosé dans les dernières années avait fait de lui un homme riche.

D’un pas énergique, il se dirigea vers son client qu’il salua d’une poignée de main aussi franche que vigoureuse avant de l’inciter à le suivre dans son bureau.

  • Je me demandais quand tu finirais par m’appeler Richard, ça fait déjà deux semaines.

  • Rich, mon Vinny, je t’ai déjà dit de m’appeler Rich! Écoute, je reviens tout juste d’une convention de courtiers à L.A. Fas-ci-nant. Love Generator présentait la septième version de leur logiciel. Ils ont intégré une douzaine d’autres variables à leur modèle. Il y avait aussi une compagnie allemande qui présentait ses dernières avancées en matière de matchmaking génétique. Peux-tu croire qu’il n’y a pas si longtemps encore, les gens laissaient tout ça au hasard?

Sans lui laisser le temps de répondre, il continua:

  • Écoute Vinny Boy, j’ai fait le tour de ton dossier tout à l’heure, je dois dire que c’est très prometteur. T’es tout un agent libre! Revenus annuels dans le centile 96 pour ton âge au Canada, indice de masse corporelle avantageux, beauté physique côté AA selon Meyer and Sachs…

Meyer and Sachs était une firme nord-américaine réputée indépendante qui se chargeait d’évaluer aux trois mois l’apparence physique selon une liste exhaustive de critères relatifs à l’endroit du monde où vit la personne jaugée. Le courtier continua son énumération:

  • Compétent en cuisine française, fluide dans trois langues, détenteur de quatre certificats en connaissance générale, shit, t’as même un score Tucker de 2133!

Le score Tucker, nommé en l’honneur de William Tucker, un éminent mathématicien à la tête d’une équipe de recherche du M.I.T., était une mesure qui permettait, en se basant sur le système Elo évaluant la performance des joueurs d’échecs, d’attester les capacités sexuelles d’une personne. Mondialement reconnu, l’indice se fondait sur l’évaluation que chaque partenaire faisait de l’autre, des scores mutuels des personnes impliquées et d’une dizaine d’autres critères. 2851: Deep Poo vs Cocksparov, le porno de l’heure, racontait d’ailleurs l’histoire d’une cyborg qui se tape un étalon russe.

Stoïque devant l’énumération des qualités qui faisaient de lui un être recherché sur l’effervescent marché des partnerships, Vincent se contenta de fixer son courtier qui pianotait furieusement sur le clavier de son Mac nouvelle génération.

  • Je ne sais pas à quoi tu songeais mais les options sont nombreuses. C’est sûr qu’à ton âge, inclure une clause de non-paternité dans le contrat est une formalité. Ensuite il faut voir. Désires-tu avoir une année d’option à ta guise? Une clause de non-fidélité? As-tu le goût d’essayer le marché étranger? Il y a justement quelques conglomérats indonésiens et pakistanais qui veulent s’introduire dans la business. Les taux de change sont écoeurants, on pourrait te dénicher une perle!

  • Écoute Richard, honnêtement, je n’y pas encore vraiment songé…

  • No problem! Tiens, je te donne un pot pour l’échantillon d’urine d’usage et n’oublie pas d’aller passer ton test sanguin. Regarde, je t’ai monté un petit dossier avec quelques brochures sur les nouveautés disponibles. Je ne te retiens pas plus longtemps. Je te laisse le temps de regarder ça et tu m’appelles? C’est bon, à bientôt.

Sans en dire plus, l’homme d’affaires venait d’expédier le garçon qui s’en retourna vers son auto en tenant sous son bras la chemise qui contenait les quelques prospectus en question.

De retour chez lui, Vincent déposa le document sur sa table de chevet et n’y jeta un coup d’oeil que quelques minutes avant d’aller dormir. Le premier dépliant était celui d’un gym sans doute partenaire avec son bureau de courtage. Judicieusement, on conseillait au lecteur: “You gotta stay active if you don’t want your stock to get stuck!

Le second dépliant dont il s’empara était quant à lui celui d’une compagnie qui présentait son tout nouveau type de contrat polygame. Une véritable révolution dans le marché nord-américain clamait la publicité qui vantait le puissant algorithme matriciel de matchmaking mis au point par leur équipe de recherche et développement.

“Vraiment, se dit Vincent avant de s’endormir, Richard a bien raison. Comment croire que des gens pouvaient laisser l’amour au hasard.”

Nice D-Link, Wanna Fuck? : A 21st Century Love Cliché

C’est le genre d’histoire dont il est difficile d’identifier le commencement. Z’allez comprendre. J’ai acheté mon routeur sans fil il y a de cela trois ans peut-être, peu de temps après mon portable, c’est toujours comme ça que ça se passe. Quarante-cinq beaux dollars moins un rutilant rabais postal de 20 bidous, c’est ce que faisait miroiter la circulaire rouge tapageuse de Bureau en gros cette semaine-là. Il n’en fallait pas plus pour que je me retrouve en magasin par un beau samedi matin, déterminé à obtenir mon routeur, follement excité à l’idée de profiter d’un rabais postal aussi COLOSSAL.

Je suis donc passé à la caisse en serrant la petite boîte contre mon coeur qui battait presque la chamade. Comment aurait-il pu en être autrement, je vous le demande sincèrement, devant la perspective ô combien exaltante d’enfin pouvoir accéder aux internettes sur mon ordinateur tout en étant, par exemple, en train de larguer un beau brun confortablement assis tel un roi du world wide web sur le trône de céramique de ma salle de bain.

Et puis voilà, de retour chez moi, j’ai inséré le cd d’installation dans mon ordinateur avec l’appréhension qui est toujours de mise pour une de ces hasardeuses entreprises. J’ai suivi un peu béatement les indications qu’on me donnait, espérant fort fort que tout fonctionnerait comme sur des roux laites. Puisqu’il s’agit souvent d’une tâche à s’arracher les cheveux de sur la tête, aussi bien que ce soit des cheveux louches. Passons.

Cliquant sur “Suivant” sans trop m’attarder aux nombreuses instructions du tutoriel traduit dans un français approximatif, j’ai la foi qui vacille à chaque nouvelle fenêtre qui pop up. Arrive finalement le champ où on me demande de baptiser mon réseau. Salutcava que j’ai écrit, comme ça, sans trop m’attendre à quoi que ce soit. Mon réseau sans fil a fini par fonctionner et bien que je n’ai jamais reçu mon rabais postal, je suis encore à ce jour bien satisfait de mon achat.

Et puis il y a quelques semaines, j’ai vu une réponse: Bienettoi.

Voyez ce que je voulais dire? Si nous étions au secondaire, à écrire le qui-quoi-quand-où-comment de cette histoire, où commence-t-on? Il y a deux ans ou il y a un mois? Je sais seulement que je commencerais avec “depuis la nuit des temps” ou encore “de mémoire d’homme” parce que c’était toujours un solide hit auprès des enseignantes de soixante ans quand tu débutais avec ça. Et il y aurait des péripéties. Un feu roulant de péripéties.

Comme lorsque j’ai demandé asv et qu’elle a répondu 22fqc. Ou quand sa connexion s’appelait auteurfavori, et que parce que je ne le sais jamais, j’ai écrit Dostoyevsky et elle a répliqué jpensejtaime. Il y a eu groupefavori, livrefavori, filmfavori. Il y a eu job aussi. Elle a écrit etudiantetoi. J’ai eu envie de répondre rêveur, j’ai écrit fonctionnaire.

Je n’étais pas certain de savoir qui elle était. Pendant deux semaines, je surveillais les allers et venues des locataires de mon immeuble à logements. Il y avait trois filles dans le début vingtaine qui cadrait bien au profil et je n’arrivais pas à cerner de laquelle il s’agissait. Mentalement, je compilais un dossier sur chacune d’entre elles, soupesant les probabilités respectives qu’elles soient celle que j’avais baptisé la fille au routeur. Lorsqu’il m’arrivait d’en croiser une dans le vestibule, je tentais d’attraper son regard à la recherche d’un éclat de complicité, d’un petit sourire en coin évoquant une connivence. Mais voilà, rien, niet, nada. Souite phoque hâle.

Puis un soir, parce que le courage s’achète en caisse de douze, je suis rentré chez moi un peu pompette et je suis allé jouer dans mes paramètres réseau comme j’en avais désormais l’habitude. Et sans trop savoir pourquoi, j’ai écrit estucelib. Quelques minutes plus tard, je dormais comme un nouveau-né, ronflant et fort aise, pour ne me réveiller que le lendemain, une fois le soleil déjà bien haut dans le ciel. J’ai eu besoin d’une longue douche bouillante et trois bols de Fruit Loops pour me rappeler ce que j’avais fait la veille avant de me coucher. Dès lors, je me lance sur mon ordinateur, aussi fébrile qu’appréhensif.

Je refresh la liste des réseaux disponibles aux deux minutes comme un gros niaiseux. Rien ne change, son réseau s’appelle toujours philosophie, comme dans j’étudie en philo. Je tergiverse tel un gamin, à me demander si elle a vu, ce qu’elle va répondre. C’est con mais je serais déçu qu’elle réponde non, sans même savoir de qui il s’agit vraiment.

Je reste donc devant mon ordinateur tout l’avant-midi. Je suis là et j’attends sans trop savoir si tout ceci aura une conclusion satisfaisante. Et ce qui est moche, c’est que le meilleur qui-quoi-quand-où-comment du monde ne suffit pas à rattraper une piètre fin. C’est souvent ce que je me dis quand je songe à cette jeunesse pleine de promesses qui était mienne et à ma vie d’aujourd’hui.

Refresh. Shit, toujours rien.

——-

Elle a finalement répondu oui. Pas ouitoi. Pas ouitoi comme dans je le sais déjà que t’es célibataire ou pas ouitoi comme dans je m’en fous complètement? Je n’en avais pas la moindre idée et je maudissais mon initiative éthylique de la veille.

Sauf que c’est une autre de ces initiatives de gars un peu chaudaille qui se trouve bien plus téméraire qu’il ne l’est en réalité qui sauve cette histoire d’une conclusion qui vous ferait regretter d’avoir lu jusqu’ici. Comme quoi on ne mesure jamais pleinement la capacité qu’ont 20 onces de rhum à combattre l’ennui. C’est donc légèrement éméché, entre le visionnement de deux vidéos sur YouTube (la gloire des lundis soirs d’un célibataire UN PEU geek, j’imagine), que j’ai tapé cafeducoinvend19h d’une seule traite et fixé mon écran quelques instants, interdit. Je me sentais tout prépubère à hésiter avant d’appuyer sur enter. Puis je me suis lancé. Clic.

Yetaittemps qu’elle a répondu.

La semaine m’a paru durer infiniment. Les minutes ont cette sournoise propriété de s’étirer sadiquement lorsque nos fourbes esprits s’éprennent. J’ai donc passé la semaine à subir les affres du temps télescopique pour l’adolescent que j’étais redevenu.

La journée de vendredi au boulot me semblait sans fin. Je scrutais l’écran de mon ordinateur sans parvenir à me concentrer, l’entièreté de mes pensées étant tournée vers la soirée à venir. Si la littérature scientifique regorge de textes sur ses propriétés soporifiques, on oublie souvent de mentionner le côté hypnotique du chiffrier Excel. C’est pourtant ce dernier qui faisait de moi un zombie sur ma belle chaise roulante ergonomique dans l’attente de quitter mon bureau pour le week-end.

Seize heures est finalement arrivé, le brouhaha de la horde de bureaucrates se dirigeant hâtivement vers la sortie me sortant de ma torpeur rêveuse. J’ai bien dû passer proche de me fouler un poignet en me faisant aller la souris de façon frénétique pour fermer ma session.

Puis une fois chez moi, le temps s’étirait toujours. J’ai bu 8 verres d’eau, été autant de fois aux toilettes, mangé 37 biscuits soda, fait 56 fois l’aller-retour dans le corridor de mon 4 et demi, changé 3 fois de t-shirt pour finalement mettre une chemise, googlé “première date conseil” et regardé un tutorial sur YouTube sur comment faire une bonne première impression. Je regardais sans cesse l’heure sur mon cadran. Lorsque trois fois de suite j’ai levé les yeux pour m’apercevoir qu’il affichait toujours 6:08, j’ai bien cru que j’étais devenu fou.

Le moment est finalement venu, je me suis dirigé vers le petit café du coin, un peu excité, plein d’appréhensions. Arrivé dans l’endroit désert, je me suis installé à une table discrète et j’ai attendu. J’écoutais Carla Bruni qui jouait faiblement dans les haut-parleurs sans vraiment l’entendre, je sirotais mon café n’en goûtant pas le moindre arôme. Puis elle est entrée.

Je ne me souviens pas ce à quoi j’ai pensé en premier. Tabarnac qu’elle est belle ou bien fuck, c’est qui? Je sais cependant que l’amalgame épars de mes pensées faisait battre mon coeur un peu plus vite et que mes glandes salivaires ont décidé de m’abandonner subitement.

Elle est venue s’asseoir, on s’est présenté. C’est drôle, j’ignorais son nom, Julie, alors qu’elle connaissait le mien. Je lui ai dit que je pardonnais à Bureau en gros de ne jamais m’avoir envoyé le rabais postal qu’il m’avait fait miroiter, ces salauds, et elle a dit que jamais D-Link n’avait permis de meilleure connexion. Nous étions geeks et romanesques, le tenancier nous a regardés avec un petit sourire en coin. Je me suis dit qu’on était peut-être beaux. Peut-être.

J’ai appris qu’elle habitait le bloc adjacent au mien, ce qui expliquait sans doute mon incapacité à cerner de qui il s’agissait alors qu’elle, pourtant, était bien au fait de l’identité de son interlocuteur. Ça m’a bien fait rigoler.

On a parlé de littérature, on a bu du café, on a jasé de voyages, on a bu du café, on a échangé sur la politique et on a bu du café. Puis il s’est fait tard et je me sentais fébrile. J’ignore s’il s’agissait de toute la caféine ingurgitée ou je sais pas, un truc fleur bleue. On a ensuite décidé d’aller dans un petit bar, elle disait en connaître un tranquille avec un vieux chansonnier qui performait le vendredi soir.

On s’est donc rendu sur place, ingurgitant des rhum and coke incessamment en chantant (gueulant) au rythme des Colocs, Jean Leloup, Richard Séguin et Daniel Bélanger. Le genre de trucs qu’on se surprend à chanter en s’égarant à recroire durant l’éphémérité d’une insanité qu’il est possible d’être heureux.

On a fini par s’embrasser longuement entre deux drinks. Le chansonnier nous a remarqués parmi la foule disparate présente dans le bar et il a décidé de saluer les “deux amoureux” entre deux pièces. Sans crier gare, Julie est montée sur la scène pour déclarer son amour pour moi et me demander en mariage. J’ai dit oui en essayant de ne pas trop rire et je suis allé la rejoindre sur scène pendant que le chanteur nous dédiait une toune de Joe Dassin. Il y a quelques personnes qui ont applaudi, d’autres qui ont continué à jouer au vidéo poker et moi qui trouvait ça drôlement surréaliste.

C’est avec choc que j’ai réalisé que le temps m’avait encore joué un autre de ses fourbes tours et que la nuit était presque déjà consommée. Nous avons donc marché vers nos appartements respectifs, d’un pas que l’alcool rendait léger et zigzagant. On s’est embrassé comme ça, sans trop parler, finissant par se laisser sur un “bye” murmuré entre deux soupirs.

Je suis monté dans mon appartement puis suis allé aux toilettes. J’ai finalement ouvert mon portable avant d’aller me coucher, son réseau avait changé de nom:

Pareilsemprochaine.

Et j’ai répondu Fuckoui.