Aller à Toire

C’était un samedi typique de ces samedis de mars qui vous font croire que cet hiver aura une fin. Le soleil brillait et faisait fondre la neige qui, en se désintégrant, reflétait ses rayons vivement. C’est pourquoi les passants sur la rue Ontario avaient enfilé leurs lunettes de soleil et avaient ouvert leur fermeture éclair de manteau, petite désinvolture vestimentaire optimiste qu’une température au dessus de zéro rendait possible. L’eau ruisselait dans les rues et allait se jeter dans les égouts avec cet éclat sonore caractéristique du printemps. Les enfants du quartier avaient sorti leurs vélos, une femme suspendait même quelques vêtements sur une corde à linge en écoutant la radio.

Voilà à quoi je songeais en refermant ma portière après avoir garé ma voiture, à deux heures du matin, dans une rue malheureusement trop éloignée de mon chez-moi tandis qu’une brise glacée frappait mon visage. Décidément, une fois la nuit tombée et le soleil bien tapi pour de nombreuses heures, l’hiver reprenait ses droits avec zèle.

Rien de bien grave, songeai-je, en refermant un peu mieux mon manteau, en replaçant mon écharpe et en montant de deux, trois, quatre niveaux le son de la musique sur mon téléphone: Break On Through (To the Other Side) des Doors.

On ne donne pas suffisamment de crédit au Doors, si vous voulez mon avis. Je me demande parfois s’il n’y a pas un peu d’anti-américanisme dans ça. Quoiqu’ironiquement, lorsqu’on nomme les grands de cette époque, on se tourne vers l’Angleterre: The Beatles, The Rolling Stones.

Je me demande d’ailleurs si c’est pour les mêmes raisons que l’on boude les Beach Boys. Alors qu’on déverse larmes et gamètes sur les plaines d’Abraham lorsqu’un Beatle vient les fouler pour un 400e anniversaire, rien pour Brian Wilson et son album Pet Sounds qui, de l’aveu même de Paul McCartney, a inspiré Sergent Pepper Lonely Heart Club Band. Wilson qui d’ailleurs était sourd d’une oreille lors d’une époque où produire en stéréo, c’était la grosse affaire. À quel point il torchait! Just sayin’.

Morrison s’époumone: “She gets. She gets. She gets hiiiiigh.” À l’époque (1967-68 peut-être?), Jim avait prononcé le “hiiigh” à la télévision américaine et la presse puritaine américaine avait tenté de jeter l’opprobre sur lui. Peut-on s’en étonner de la part d’une nation qui refusait que les caméras filment les déhanchements d’Elvis Presley de peur de corrompre les moeurs de ses jeunes adolescentes ? Un simple regard sur la jeunesse américaine des années ’60 et ’70 montre bien qu’il est inutile de vouloir tout contrôler (et c’est bien qu’il en soit ainsi). Comme quoi il n’y a quand même pas que des bons côtés à cette Amérique un peu boudée au Québec.

Il y a d’autres peuples comme ça sur lesquels on casse bien du sucre. Je pense aux Russes qu’on aime bien, notamment, dépeindre à l’aide du hockeyeur stéréotypé qu’on accuse de se traîner les pieds un soir sur deux et d’avaler des hectolitres de vodka hebdomadairement (en oubliant de nommer Datsyuk et Malkin, possiblement 2 des 10, voire des 5, meilleurs joueurs de la ligue nationale). La Russie est pourtant fascinante. Deux petits exemples? Le rocambolesque roman Limonov d’Emmanuel Carrère, récipiendaire du Renaudot (à juste titre!) qui nous fait voir, entre autres, une Russie fascinante:

Ce livre raconte la vie d’Édouard Limonov, pour le moins surprenante: né en février 1943, fils d’un sous-officier du NKVD, après une enfance à Kharkov sous le régime communiste, il devient poète à Moscou, où il se fait rapidement connaître dans un cercle de dissidents au régime. Forcé de quitter l’URSS, il s’exile à New York où il se retrouve clochard puis travaille comme majordome d’un milliardaire, tout en écrivant des récits autobiographiques.

Peut-être pas de quoi vous faire lire Tolstoï et Dostoïevski, mais tout de même. Et comme second exemple, je vous lance ce fait divers aberrant de chiens qui circulent librement dans le métro de Moscou:
 The Moscow Metro is the second most heavily used in the world by daily ridership. About 500 dogs on average live in its stations, especially during colder months. Of these dogs, about 20 are believed to have learned how to use the system as a means of commuting.Theories to explain how they are able to correctly determine their routes include:

an ability to judge the length of time spent on the train in between stations/time intervals

recognition of the place names announced over their train’s loudspeaker

the scents of particular stations

a combination of such factors.

They are said to prefer the quieter, less trafficked cars at the very front or back of the train. Author Eugene Linden, a specialist in the subject of animal intelligence, believes the dogs’ behavior exhibits « flexible open-ended reasoning and conscious thought ».

J’ai eu tendance à galvauder le mot aberrant dans ma vie, mais il me semble plutôt à propos lorsque je songe à des chiens “sauvages” qui se couchent dans les banquettes d’un wagon de métro rempli de gens pour circuler d’une station à l’autre.

Parlant de chien, j’en croise un avec son maître en continuant de marcher vers mon domicile. J’aime bien, l’espace de quelques secondes, tenter de m’imaginer le quotidien des gens que je croise. Je jauge rapidement leurs vêtements, observe leur démarche et le rythme de leurs pas. Je les toise et attends de voir s’ils soutiendront mon regard ou fixeront le sol. Retourneront-ils mon sourire? (très peu de montréalais le font, ça me sidère toujours un brin) Après quoi j’essaie de deviner le type d’émission qu’ils écoutent, ce qu’ils font comme travail, de quelle façon baisent-ils.

Je me demande ce que les gens cernent en me croisant. Savent-ils que j’écoute Breaking Bad? Que je fais un job d’actuaire? Qu’estiment-ils que je fais au lit?

D’ailleurs, on parle trop peu de Breaking Bad. Je me demande si dans 50, voire 100 ans, on analysera ces séries télé comme les chefs-d’oeuvre de la fiction de notre ère, au même titre qu’on louange Hamlet ou qu’on étudie la tragédie grecque d’Agamemnon. (J’entends le grincement des dents des puristes. Ou était-ce le crissement de pneus?). 

J’imagine bien un enseignant universitaire donnant un cours sur la fiction américaine du 21e siècle parler de Walter White en affirmant que son parcours se voulait une allégorie de l’Amérique naissante qui avait fait son succès au tournant des années 1900 en alliant le commercial et l’académique tandis que l’Europe s’obstinait à claquemurer son savoir théorique dans ses étanches universités. Est-ce que Walter White et sa production de méthamphétamines se voulait une métaphore éclatée d’une nation où, par exemple, un immense scientifique, Thomas Edison (enfant autodidacte détenteur de 1093 brevets, sérieusement sourd à 13 ans, inventeur de la pile alcaline, il a amélioré l’ampoule incandescente et a passé bien prêt d’être crédité de l’invention du téléphone (comment tu peux penser avoir réussi dans la vie en te comparant à ce gars, by the way?)), a enrichi General Electric en provenance de son laboratoire de recherche new-yorkais ? Et ce professeur rencontra-t-il un enseignant allemand, par exemple, dans un congrès littéraire quelconque de Copenhague, je fabule, qui l’entretiendra de sa théorie sur la signification du choix d’Heisenberg comme surnom du personnage?

Mais au-delà de tout ça, il faut simplement saluer le talent d’architecte de ces auteurs qui pondent des récits aussi efficaces et intelligents. Notre ère est remplie de travail de cette qualité. Si les gens faisaient moindrement l’effort de sortir des sentiers battus (très étroits) du milieu culturel québécois (ou même d’aller vers ce qui est éhontément marginal dans l’art québécois, comme le travail de Marc Séguin ou la nourriture de Normand Laprise ou Martin Picard), ils courraient le risque de tomber sur des merveilles, comme Gangs of New York de Martin Scorcese (grandiose) ou de lire un truc de Chuck Palahniuk (géant).

Sauf que cela relève de l’utopie. Je suis tiré soudainement de ces rêveries alors qu’une nouvelle chanson des Doors me remplit les oreilles et que je monte les trois marches qui me mènent à ma porte. Cette journée a été bien remplie, j’ai hâte de retrouver mon lit. Mais avant, j’ai bien envie d’écrire un ou deux mots.

Publicités

La santé pis TOUTE

C’est un autre temps des fêtes qui se termine. Que ce soit d’aller à la messe de minuit, jouer au hockey sur une patinoire extérieure jusqu’aux petites heures, écouter ciné-cadeau emmitouflé sous une couette avec un café cognac ou surprendre votre petite cousine en train de jouer des mains avec balourdise dans le calecif de son nouveau copain éméché derrière le monticule de manteaux amassés sur le lit de la chambre d’amis, les traditions de cette riche période de l’année sont multiples.

Parmi celles-ci se trouve également l’échange des souhaits pour l’année à venir. C’est ainsi que durant toute la journée du Nouvel An, poignées de mains et bises seront de mise, tout comme l’entièreté des bonnes vieilles formules dont celle mythique évoquant le proverbial succès dans les études.

De ce rite mainte fois observé dans ma jeunesse, je garde ces vagues souvenirs de mains molles et moites, de rouges à lèvres ridiculement indélébiles et du fameux souhait, celui de la santé. Jeune et jadis muni d’une constitution qui me semblait sans faille, je ne comprenais pas tout à fait pourquoi on faisait un aussi grand cas de tout ça, la santé et ces choses.

2011 m’aura permis de saisir. J’imagine que d’apprendre que mes reins sont aussi fonctionnels que les zygomatiques de Jacques Martin ou les neurotransmetteurs de Michèle Richard y a été pour quelque chose. Comme trop souvent, c’est en perdant quelque chose que j’ai réalisé toute son importance.

Sauf que 2011 m’aura aussi permis d’apprendre une autre chose. J’ai réalisé que malgré toutes les embûches que la vie décide de mettre sur notre chemin, que ce soit la maladie, la dépression, les addictions, si vous avez la chance d’être entouré de gens qui vous aiment et que vous aimez, ou même plus, si vous avez la fortune inouïe d’être amoureux, il n’y a rien que vous ne pourrez surmonter.

Alors voilà, si je vous souhaite bien sûr d’être en santé en 2012, je vous souhaite encore plus de trouver quelqu’un que vous aimerez follement et qui vous le rendra. Et si vous avez déjà cette chance, je vous souhaite seulement de la savourer pleinement. Parce que c’est en la perdant que vous réalisez toute son importance.

Joyeux 2012.