Coeur (d’artichaut) surgelé

Youknowyouwantit

#youknowyouwantit

Ce sont les légumes congelés qui m’ont mis la puce à l’oreille. Certes, il y a eu les documentaires, Stephen King, Radiohead, les échecs, les Maxi-Fruits, la cartomancie, la peinture à numéros et les cartes Magic mais rien avant les légumes surgelés n’avait su soulever le doute chez moi. C’est que voyez-vous, je commence à soupçonner sérieusement que je suis inapte à faire preuve de modération.

En théorie, il n’y a rien là pour vous émoustiller la papille gustative. Des légumes simili cuits, rarement les plus savoureux (mention honorable toutefois au poupon maïs), qu’on réchauffe ensuite à la vapeur question de bien récolter ce bon goût typique de l’H2O. Or ça ne m’empêche pas d’en avoir une so-li-de quantité chez moi. Je n’irais pas jusqu’à dire que je pourrais nourrir une armée mais amenez-moi un bataillon de braves gaillards et je les sustente avec du brocoli bouilli sur un moyen temps.

J’en stocke mais j’en mange aussi. Avec du poulet grillé au BBQ, des pâtes arrosées de sauce soya, un filet de saumon poêlé, carrément seuls, légèrement grillés à broil ou encore avec du boeuf haché. Au dîner, au souper, comme collation. Que ceux qui pourfendent les légumes surgelés se rétractent! Le mélange californien de Sélections offre un rapport qualité/prix simplement indécent. Il y en a qui ont fait de la prison pour moins que ça. Et que dire du mix thaï de marque Irrésistibles, un mélange salement princier qui goûte la noblesse dans ta yeule.

Toujours est-il que je consomme le légume surgelé à une vitesse folle, comme le ferait un enfant avec des jujubes achetés avec l’argent des consignes de canettes de la maisonnée. Je m’empiffre de carottes bouillies et je bâfre en me goinfrant de fèves mi-croustillantes. Mais voilà, je suis conscient que je vis sur du temps emprunté. Immanquablement arrivera un jour maudit où je serai tout simplement incapable de manger une seule autre croquée de ces légumes, trop écoeuré. Et pourtant, je suis inapte à tempérer mon enthousiasme et faire preuve de parcimonie.

Joseph Léonard, un prêtre belge dont j’ignorais complètement l’existence avant de googler “citation excès” il y a douze secondes, disait que c’est le plus grand des excès que de n’en faire aucun. Je veux bien man mais tu réponds quoi à la SAQ qui dit que la modération a bien meilleur goût? Et plus accessoirement, tu me réponds quoi si je te dis que je commence à craindre que je sois incapable de me retenir de tomber dans l’excès et que je me lasse de tout ce dont j’abuse?

Parce que quand j’écoute les 24 premiers épisodes de Prison Break en 24 heures et que je n’en écoute jamais plus parce que j’en ai fait une overdose, ce n’est pas trop mal. Je vis assez bien aussi avec le fait de ne plus supporter d’entendre les Backstreet Boys après un passage à la préadolescence un brin trouble. Mais je fais quoi mettons si ça arrive aussi avec les trucs plus importants. Je fais quoi si j’ai la chienne que ça arrive avec les personnes dont je deviens trop proche? Une fille dont je m’éprendrais?

Ouin, non, cours toujours Joseph. Je ne deviendrai pas prêtre non plus.

La question demeure entière c’pendant.

Publicités

Épicatéchine, sodomie de mouches et perfection

C’était une fin de soirée de soirée comme nous en avons tous. Minuit relégué aux oubliettes, la main gauche à demi sous le calecif, errant aux abords du pubis afin de se réchauffer les phalanges transies par l’automne qui achève et la droite sur le touchpad de son portable, on se ramasse sur tou.tv pour écouter Curieux Bégin.

N’est-ce pas?

L’émission allait bon train et me fournissait mon apport quotidien de close-up d’artichauts, de saupoudrage théâtral d’épices et de suggestion de vin formulée en pigeant dans un champ lexical qui donnerait une semi-croquante au plus gâteux des membres de l’Académie française. Aussi bien dire que je fucking frétillais sous l’édredon lorsque soudain, une des collaboratrices présentes se lance dans un exposé sur les vertus de l’épicatéchine.

C’est que voyez-vous, l’épicatéchine [notamment contenue dans le cacao], possède d’étonnantes propriétés bénéfiques au développement de la mémoire. Il semblerait que l’on ait, en laboratoire, donné de grandes quantités d’épicatéchine à des escargots avant de les submerger dans une eau pauvre en oxygène. Asphyquié, ces pauvres mollusques à qui on aurait souhaité un meilleur sort [se faire tapisser d’ail avant de se faire gratiner, notamment] déployaient donc leur espèce d’antenne/tuba afin de respirer hors de l’eau. Les chercheurs les forçaient ensuite à rétracter ce tuba en simulant un danger par le tapotement de leur doigt sur celui-ci. Et bien semble-t-il que les spécimens gavés à l’épicatéchine retiennent 8 fois plus longtemps qu’un danger se terre à l’extérieur avant de se risquer à nouveau.

Mind blown pis toute.

Bien sûr, j’ai depuis appelé un de mes [nombreux] savants amis à l’insectarium de Montréal et ce dernier était catégorique: on établit là un nouveau précédent en terme de profondeur d’enculage de mouche.

Il n’en demeure pas moins qu’en regardant l’émission, j’ai repassé dans ma tête mon alimentation de la semaine précédente et en y constatant un flagrant et déplorable déficit d’épicatéchine, je me suis immédiatement dit que je devrais en intégrer à ma diète.

J’ai finalement abandonné le projet mais il n’en demeure pas moins que j’ai l’impression que la liste des choses que l’on “devrait” faire s’allonge à chaque jour qui passe. Parce que ce sont deux choses que je fais régulièrement, les gens me disent souvent qu’ils devraient lire plus, qu’ils devraient courir plus. Comme on dit fréquemment que l’on devrait se reposer plus, qu’on devrait manger mieux.

Ça frôle parfois la névrose.

J’ai notamment rencontré une fille cet été qui m’avoua, l’air grave et sur le ton d’une meurtrière en série rongée par les remords confessant ses sordides crimes sur son lit de mort, qu’elle ne se passait pas assidûment la soie dentaire. Si elle m’avait ensuite mentionné avec le même sérieux qu’elle prenait parfois la liberté de ne pas ingérer sa portion hebdomadaire recommandée d’oméga-3, elle m’aurait presque convaincu de réviser mon palmarès des grands de la transgression des normes sociales pour l’insérer quelque part entre Nelson Mandela et Mohammad Ali.

Et nous serons de plus en plus comme ça, dans plus en plus de domaines. Je pense notamment aux parents qui, me semble-t-il, se mettent une pression hallucinante sur les épaules poussant même parfois jusqu’à vouloir atteindre la perfection autant dans le parentage que dans leurs carrières professionnelles. Je soupçonne qu’ils étaient bien peu nombreux les parents à s’autoflageller il y a 30 ans parce que leur progéniture n’était pas inscrite à 26 activités parascolaires où elle serait adéquatement psychostimulée.

La liste des choses néfastes pour la santé s’allonge. Ne pas lire les étiquettes de nos produits alimentaires reviendrait à vivre sur la corde raide à en entendre certains. Enfourcher son vélo l’espace d’un pâté de maisons sans revêtir un casque serait d’une témérité sans nom.

Je crains qu’à force de toujours pousser cette logique plus loin, on en devienne un peu fou, rongé par le stress et la pression. Et puis je crains surtout ce matin fatidique où j’ouvrirai mon téléphone pour y voir les dernières manchettes et lire que ça y est, les études sont on ne peut plus unanimes: le plaisir est cancérigène.

Les cons se cachent pour mourir

Il y avait ce type à l’école primaire, Marc-Antoine qu’il s’appelait. Je garde bien peu de souvenirs de l’impubère susnommé, mais mentionnons au passage qu’il est une des deux personnes qui, au cours de ma quiète vie, m’ont assené un coup de poing. Une droite franche, dans son cas, qui eu le lot d’atterrir directement sur mon museau et qui fit voler en éclats quelques vaisseaux sanguins nasaux, ne manquant guère de transformer au passage le sobre vestiaire d’éducation physique de l’école Les Moussaillons en véritable scène sanguinolente que n’aurait pas reniée Tarantino. Yep, rien de moins madame la Marquise.

Comment un sage gamin tel que moi avait pu se retrouver dans pareil pétrin me demandes-tu? Judicieuse question, cher lectorat alerte. Je suis en fait une simple victime, moi qui tentait de m’immiscer dans un conflit fort sérieux [probablement sur l’éventuelle utilisation de la raquette de badminton la plus cool de l’école durant le cours à venir, je ne sais trop] afin de séparer deux belligérants qui allaient d’imminente façon en venir aux coups. Puis paf! Je recevais la seule fronde lancée de tout le combat. Dommages collatéraux qu’ils disent.

Nul besoin, donc, de préciser que je clame mon innocence dans toute l’affaire! Cela dit, dans le différentiel pugilistique des taloches méritées, je considère m’en sortir à bon compte sur l’ensemble de ma vie.

ANYWAY.

Marc-Antoine était, n’ayons pas peur des mots, un con. Parmi les quelques épars souvenirs que j’ai du mécréant en question, notons au passage que ce dernier avait une approche singulièrement jambonne au ballon-chasseur. En effet, sa stratégie consistait à viser directement la face de ses adversaires.

Évidemment, le premier réflexe de tous est de réaliser qu’il s’agit là d’un stratagème digne d’un quotient de boîte à pain puisque la superficie d’un visage est fortement inférieure à celle d’un torse par exemple et qu’il s’agit en plus d’une cible particulièrement mobile latéralement. Accessoirement, certains noteraient également que de recevoir un ballon en pleine poire, ça fait mal en calice.

Cependant, le haut fait d’armes du petit snoreau en question consistait à tuer des mouches avant de sournoisement les introduire dans le lunch d’autres enfants ce qui ne manquait jamais de causer tout un émoi dans l’entièreté de la garderie scolaire. On sous-estime trop souvent l’efficacité d’un bon combo mouche tsé-tsé tranche de beloné comme épicentre d’une crise en garderie.

Puis arriva un jour où l’école décida d’organiser une sulfureuse discothèque en soirée, un truc qui promettait de groover en masse, avec des lasers dans le gymnase, Barbie Girl d’Aqua dans le plafond, des lifts parentaux et des permissions de rentrer après 10 heures.

L’opulence.

Cette même journée, lors d’un de ces raids dont lui seul avait le secret, Marc-Antoine débusqua une solide araignée. Velue à en faire pâlir d’envie le doc Mailloux et grosse à en intimider Aragog, l’araignée d’Hagrid dans Harry Potter.

Yep, grosse de même.

Ti-Toine eut ensuite la brillante idée d’introduire la bestiole morte en question dans le macaroni tout garni de Katie Leclerc. Prestement, Katie se mit à chier des taques. Le brouhaha s’ensuivit, cohue générale, réprimande exaspérée et sentence prononcée. Le sort en est jeté, M-A se verrait être interdit de jouer à la table de Mississippi pour une semaine.

Le soir, en pleine disco, la grogne populaire se fait entendre contre le paria, Katie Leclerc en tête. On juge la peine trop clémente. Attroupée le long du muret d’escalade, la foule invective le malfrat en son absence:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Des gens ont passé la totalité de la rumba dans leur coin, comme ça, à pourfendre Marc-Antoine. Tandis qu’ils auraient pu se donner un solide buzz de Coke diète, participer à un concours de limbo, se déhancher furieusement sur un parquet avec des lignes de terrain de handball, ils ont préféré passer leur temps à rouspéter. En d’autres mots, tandis qu’ils auraient pu se vautrer dans toute la luxure dont peut rêver un jeune de 10 ans, ils ont plutôt choisi de discuter en long et en large de la connerie de quelqu’un d’autre.

Vous savez, ce moment de “lucidité” dans la douche le matin où tu es persuadé d’avoir déniché une analogie absolument incroyable à quelque part entre le shampoing et le revitalisant? Never trust it.

Parce qu’à la base, j’avais surtout envie d’écrire sur tous ces cons à qui on donne énormément d’exposure sur tous les réseaux sociaux. Ça me sidère de plus en plus de voir à quel point on relaie les écrits, les vidéos ou les facéties de tous genres de personnes qu’on juge comme étant épaisses.

Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, un blogueur québécois a publié un texte qui se voulait semble-t-il humoristique dans lequel il offrait à une vedette du star-système québécois de la baiser (très) sauvagement en décrivant le tout de façon fort graphique. Levée de boucliers, on dénonce ce brûlot et on invective son auteur. Mais surtout, on partage son billet. Sur Facebook, Twitter, mIRC, chaîne de courriel sur caramail, on publie un lien vers le texte en spécifiant tout de même au passage:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Et les gens vont lire. En grand nombre. 100 000 fois en une journée, dans le cas qui nous occupe, selon ledit blogueur. Hallucinant quand même.

Pour chaque chronique que je vois être relayée sur Facebook accompagnée d’un commentaire positif, j’en vois facilement une dizaine qu’on partage en ajoutant une remarque désobligeante, une insulte.

Une forte proportion de vidéos viraux expose des gens qui font la démonstration de leur bêtise. Pensons notamment au sympathique jeune homme qui était outré qu’on lui refuse l’entrée d’un bar puisque, semble-t-il, son père est substantiellement fortuné riche en tabarnak.

Le pain et le beurre des Duhaime et Martineau, ce sont leurs haters. Leurs plus efficaces porte-paroles, ceux qui engrangent les clics et donnent de la visibilité à leurs textes, ce sont les très nombreuses personnes qui prennent le temps de publier des liens vers leurs chroniques en spécifiant au passage que mautadine que c’est des caves.

J’ignore s’il s’agit là d’un trait humain que de focaliser sur ce qui lui semble être idiot. Peut-être est-ce là une façon de mieux se sentir collectivement. Pointer une personne et tous ensemble spécifier qu’on trouve ça risible semble avoir quelque chose de réconfortant, comme si d’avoir un dîner de con 2.0 apaisait les esprits en manque de confiance. Pourtant, j’aurais cru que la quantité abyssale de télé-réalité disponible aurait suffi à combler ce besoin. Oh well, /Psycho-socio-pop.

J’ai simplement le sentiment qu’en mettant les projecteurs sur la connerie, on porte ombrage à ce qui est lumineux. Qu’on aurait avantage à relayer l’intelligence, retweeter le génie, souligner la pertinence, un peu moins dénoncer les insignifiances et un peu plus encourager la brillance. Au lieu d’écrire un commentaire pour invectiver un journaliste que vous haïssez, prenez la plume pour féliciter le bon coup de celui que vous respectez.

Combien de mères ont prodigué un dérivé du fameux conseil ignore-le-pis-il-va-se-tanner? Agissons donc un peu plus de la sorte et peut-être aura-t-on graduellement l’impression que notre espace public s’assainit, que nous sommes beaucoup moins tarés qu’on le croyait en tant que collectivité. Les gens louches finiront par disparaître d’eux-mêmes.

Prenez Marc-Antoine. Par un curieux hasard, c’est lui qui emballait mes emplettes dans une épicerie d’un village obscure de la Rive-Sud de Québec pas plus tard que le week-end dernier. J’ai un pas pire feeling qu’il ne fait plus chier grand monde.

Agir vraiment intelligemment, genre.

Success is not final, failure is not fatal: it is the courage to continue that counts. -Winston Churchill

Il faut être un peu con pour se croire intelligent. Bien sûr, il s’agit là d’une boutade, mais je crois qu’elle recèle bien plus de vérité qu’il n’y paraît aux premiers abords.

J’ai passé les 23 premières années de ma vie à me demander ce qui était intelligent et à agir en fonction de la vision que j’avais de ce que ça signifiait d’agir intelligemment. Si j’avais à dresser une grossière esquisse de ce que cela signifiait pour moi, je dirais qu’il s’agissait souvent de faire des choix aux implications relativement définies et confortables. Orienter ma vie vers des avenues intéressantes qui avaient également l’avantage de ne pas comporter de réels risques ou pire, de remise en question. En finance, on parlerait d’optimiser le rendement en minimisant le risque, mais je ne voudrais pas devenir trop geek dans mes métaphores, tsé.

Puis j’ai vécu une pléthore d’expériences uniques dans les deux dernières années qui m’ont amené à réaliser que cette approche m’avait régulièrement mené à faire des choses qui me semblent aujourd’hui plutôt sottes avec la perspective (que je considère magnifiée) que j’ai désormais.

Et je trouve que beaucoup de gens font la même erreur: celle d’être obnubilé par l’idée d’agir intelligemment, de faire le bon choix, la bonne chose. Parce qu’à trop vouloir être intelligent et faire abstraction de ce qu’est l’être humain fondamentalement, c’est-à-dire un être souvent bien plus passionné que rationnel, au moins aussi émotif que cartésien, on en arrive souvent à faire de réelles conneries.

C’est pourquoi j’essaie de plus en plus d’adopter une approche où je n’essaie non pas d’agir d’intelligente façon, mais plutôt d’agir de la façon la moins conne possible. Car j’y vois là une différence.

Il semble accepté par un peu tout le monde qu’agir de façon intelligente et rationnelle, ça veut dire de prendre des risques qui ne sont que calculés et finement mesurés. Qu’agir intelligemment, c’est agir avec sa tête avant son coeur. C’est ne pas trop écouter la petite voix dans sa tête qui te dit ce dont tu as envie et porter plus attention à celle du gros-bon-sens qui te dit ce qui serait la “bonne” chose à faire.

Or j’ai eu ce que je considère (étonnamment) souvent comme étant la chance de tomber sérieusement malade et si aujourd’hui je ne vois pas de raison qui ferait en sorte que je ne vive pas une vie relativement normale jusqu’à l’âge de 90 ans, je garde de tout ça une réelle prise de conscience sur le caractère éphémère de la vie et surtout sur sa notion d’unicité. C’est cliché et dégoulinant de bon sentiment de dire tout ça, mais il n’en demeure pas moins que nous n’avons fort probablement qu’une seule vie à vivre.

J’ai longtemps détesté les épandeurs de psychopop et les tarabusteurs de vérités universelles. Les auteurs à diplômes qui intercédaient en faveur du YOLO sous le couvert de mystifiantes théories me donnaient des envies de restituer à grands jets. Mais voilà où j’en suis aujourd’hui, je viens d’écrire que nous n’avons qu’une seule vie à vivre.

Oh well.

Puisque c’est donc dit, en partant de l’axiome que nous n’avons qu’une seule opportunité de vivre cette vie, j’ai désormais l’impression que de la mener en se restreignant à toujours vouloir faire ladite bonne-chose-à-faire, et bien c’est du gaspille. Et gaspiller, c’est con.

On en revient donc à cette théorie effleurée quelques paragraphes plus tôt [tandis que j’avais encore au moins une idée vague d’où s’en allait ce billet, RIP schéma de texte (qui vivait cependant sur du temps emprunté, soyons réaliste ici)] d’agir en voulant ne pas être con plutôt que d’agir en voulant être intelligent.

Mais cette théorie, je m’en rends compte, est bien plus difficile à appliquer qu’à formuler. C’est qu’il est facile de se convaincre que l’on agit intelligemment en analysant prospectivement nos actions tandis que l’implacable constat que l’on a fait une connerie est quant à lui bien plus souvent rétrospectif.

Parce qu’en agissant “intelligemment” (donc en faisant la chose rationnelle et en taisant le côté passionnel), on essaie bien souvent de se convaincre que la petite voix intérieure finira par se taire, que la vivacité de nos sentiments s’amenuisera avec le temps comme le feraient les couleurs d’un magnifique tableau au fil des jours lorsqu’exposées au soleil. Mais ces choses arrivent rarement, les sentiments ne s’effacent jamais réellement, au mieux ils hibernent. D’où la connerie.

Et j’ai réalisé rétrospectivement que j’avais fait beaucoup d’erreurs en voulant faire les bonnes choses, en ne voulant pas prendre de risques inutiles, en agissant bien plus cérébralement qu’émotivement.

J’ai, par exemple, voulu protéger des gens en leur mentant, leur cachant des trucs, parce que les préserver de déceptions ou de douleurs me semblait clairvoyant. Je réalise aujourd’hui qu’il s’agissait d’une connerie, que pouvoir désormais être honnête avec eux me rend plus heureux et eux aussi.

J’avais presque toujours agi en ne prenant pas de risque. En évitant le risque d’échouer en choisissant les voies faciles et les sentiers battus. En évitant le risque d’être déçu en me claquemurant dans un retentissant cynisme que je trouvais cool. En évitant le risque de me tromper en demeurant dans mon confort et ma sécurité. Tout ça m’avait mené à une situation fort appréciable et mon parcours avait toujours été d’une rationalité implacable. Sauf qu’en regardant rétrospectivement ma vie, en étant branché douze heures par semaine sur une machine de dialyse à réfléchir, j’en suis venu à la conclusion que tout ça étant franchement un peu con.

Puis durant toutes ces heures, j’ai beaucoup réfléchi à ce qui faisait en sorte qu’une vie en avait valu la peine. J’ai notamment réalisé que dans les quelques dizaines (centaines) de biographies que j’avais lues dans ma vie, la quasi-totalité des gens qui avaient eu des vies dignes de mention avaient trois choses en commun: du talent, de la passion, et ils avaient pris des risques dans leur vie.

J’ai l’insouciance de croire que je suis une personne talentueuse qui peut être vivement animée par la passion. Mais je n’avais jusqu’à récemment à peu près jamais pris de réel risque, calculant toutes mes actions, soupesant outrageusement le pour et le contre, modélisant dans ma tête des fonctions décisionnelles en attribuant du poids à presque toutes les variables imaginables. Heureusement que je n’ai jamais pris le soin de modéliser ma connerie, parce qu’Einstein a bien raison: “Deux choses sont infinies: l’Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue”.

Bien sûr, chaque vie ne sera pas digne d’être relatée dans une biographie, il en va de même pour la mienne. Mais cette équation sine qua non au grand bonheur puissant me semble tout de même s’appliquer: talent, passion et prise de risque. Tout un chacun exploite leurs divers talents et passions à divers niveaux, mais qu’en est-il de la prise de risque?

Parce que les risques qui en valent la peine, ça peut être de se lancer dans une carrière ambitieuse sans savoir si l’on échouera. Ça peut être de mettre un enfant au monde, même si parfois on peut se décourager et se dire que sur cette planète un brin putrescente, il faut être un peu fou pour le faire et que ce n’est pas nécessairement intelligent. Mais ce serait aussi une réelle connerie de s’empêcher de faire possiblement la plus belle chose qui soit. Ça peut être de se lancer dans une relation sans savoir si on se blessera au final, parce qu’on a trouvé une personne avec qui on peut être entièrement soi-même et que de telles raretés valent le risque. Ça peut être de mettre des tonnes d’efforts dans un projet comme l’écriture d’un roman sans savoir où ça aboutira. Ça peut être tant de choses.

Et puis au final, le risque que je ne veux jamais courir, c’est d’être vieux et de soupçonner que j’aurais pu être plus heureux si seulement j’avais osé suivre un peu plus mon coeur que ma tête.

La vie est le plus majestueux des cirques et il appartient à tous d’être un acrobate scintillant. Suffit d’accepter que pour passer d’un trapèze à l’autre, il faudra pendant un moment se lancer dans le vide.

Que le spectacle commence!

La métaphore du rope-a-dope

C’est le 30 octobre 1974 qu’a eu lieu le Rumble in the Jungle, un mythique combat de boxe organisé au Zaïre mettant aux prises les poids lourds George Foreman et Muhammad Ali. Presque 40 ans plus tard, plusieurs journalistes sportifs décrivent encore ce duel comme étant possiblement le plus grand évènement sportif du 20e siècle. 

Le combat prévu pour 15 rondes de trois minutes a lieu au Zaïre puisque le président et tyran du pays, Mobutu Sese Seko, accepte de débourser 10 millions de dollars, une somme absolument colossale à l’époque, particulièrement pour un pays africain, afin que le combat ait lieu sur ses terres, désireux de profiter d’autant de visibilité. 

Dans la presse sportive, on prévoit une défaite cinglante d’Ali. On dit de lui qu’il est sur la pente descendante à 32 ans tandis qu’on louange, à raison, le jeune Foreman et sa puissance phénoménale. Foreman a remporté l’or olympique en 1968 (tout comme Ali, huit ans plus tôt) et est au sommet de son art pugilistique à l’aube du choc.

Malgré qu’il soit le négligé des parieurs par 7 pour 1, la population du Zaïre n’en a que pour Muhammad Ali. Connu dans le monde pour ses positions engagées, le boxeur banni pendant trois ans pour avoir refusé de servir au Vietnam rallie les foules. Militant articulé et extrêmement charismatique, Ali s’est à maintes reprises élevé contre la ségrégation raciale et cela fait de lui un héros qui transcende complètement son sport, particulièrement en sol africain.

Mais toutes les bonnes intentions de ces partisans ne peuvent rien changer à l’implacable réalité : George Foreman est supérieur à Ali. Il est plus rapide, bien plus puissant et possède une condition physique hallucinante. Hormis un jeu de pieds supérieur et une expérience un brin supérieure, la liste des avantages d’Ali est courte. Après chacun de ses entraînements, on dit que le punching bag de Foreman était complètement déformé. Après avoir martelé le cuir de son immense paluche droite pendant près de quinze minutes, le sac de Foreman, pourtant le plus ferme disponible à l’époque, était monstrueusement renfoncé.

Dans les minutes qui précèdent le combat, il règne une ambiance funeste dans le vestiaire d’Ali. Son entourage, terrassé, a littéralement l’impression d’envoyer son poulain à l’abattoir. Cela n’empêche par la foule de scander le nom d’Ali avec une ferveur indescriptible tandis que les deux pugilistes se frayent un chemin jusqu’au ring.

À la surprise générale, Ali est l’agresseur lors du premier round. À plusieurs reprises, il surprend le champion en faisant preuve d’une fabuleuse audace. Lorsque la cloche retentit, la foule rugit et dans le coin d’Ali, on respire un peu mieux.

Mais ils ne payaient rien pour attendre.

Complètement déchaîné, c’est avec fureur que Foreman sort de son coin au début du deuxième round et bondit vers Ali puis se met à le frapper de toutes ses forces. Incapable de répliquer, Ali se réfugie dans une posture défensive particulièrement hermétique et laisse les coups venir. Il s’accote sur les câbles, accepte de souffrir et se met à narguer verbalement Foreman qui ne fait que rehausser la puissance et la fréquence de ses frappes.

 C’est ça, le rope-a-dope d’Ali. Pendant quatre, cinq, six rondes, il se laisse marteler de façon brutale en se laissant un peu choir sur les câbles de sorte que ces derniers absorbent une bonne portion des chocs. Il fait preuve d’une immense résilience et espère ainsi que son opposant finira par manquer d’énergie et faire plus d’erreurs, laissera plus d’ouvertures pour la contre-attaque.

Et c’est ce qui se produit.

Au huitième round, il réussit à pincer son adversaire, épuisé, qui chute au tapis pour la mise hors de combat technique. La foule est en liesse. Contre toute attente, Ali reprend possession de son titre mondial.

Muhammad Ali avait compris que devant un adversaire qui le surpassait autant, la meilleure chose à faire était d’accepter de subir les contrecoups et la douleur, attendre que ça passe et lorsque l’ouverture se présenterait, il lui faudrait alors foncer avec toutes les forces qui lui restait. 

Et ça a donné cet immense succès.