Vecteur, partie 3: Se saouler en regardant César, l’homme qui parle aux chiens

Partie 1
Partie 2

Texto chap 3

La maison. La crisse de maison.

Acheter une maison apparaissait comme une décision parfaitement logique à l’époque. Après le chien et la voiture, avant la progéniture, la suite logique qui régit le grand schème dans lequel on s’inscrit tous un peu par la force des choses voulait que nous nous procurions une maison. C’est ainsi qu’un matin, tandis que je sortais à peine du lit, cheveux hirsutes et esprit brouillon, j’entendis Sara qui m’interpellait, assise devant l’écran de notre portable, latté en main:

Petit! Viens voir ça.”

Après avoir répondu à l’appel de mes plus élémentaires besoins vitaux un dimanche matin [une gigantesque lampée de café noir et un regard furtif sur mon téléphone pour entrevoir les divers résultats sportifs de la veille], je me suis naïvement approché de l’écran, m’attendant à y voir le titre d’une chronique d’humeur dominicale, une illustration humoristique ou un vidéo de chaton et/ou de bébé panda. Il n’en fut rien:

duproprio ch 3

Why not?” que j’avais jadis dit, sans broncher. Trois mois plus tard, nous emménagions dans une petite demeure dans l’est de l’île. C’était modeste, c’était vieux, mais c’était “nous”. Du moins, c’est ce que nous nous disions au moment de contracter notre hypothèque.

Le patio était à refaire, le sous-sol à finir, la cuisine à rénover. “Mon père va nous donner un coup de pouce, tu verras”, qu’elle me disait lorsque je me mettais à appréhender tout le boulot à accomplir. La vétusté de notre nouvelle demeure ne nous avait cependant pas empêchés de rapidement nous y sentir confortables. Le plancher qui craquait, le carrelage hideux de notre salle de bain et les rugissements lugubres de l’inquiétante fournaise située dans la cave étaient immédiatement devenus des sujets de blagues. Motivés, nous avions décidé d’attaquer une pièce à la fois dans notre grande entreprise de rénovation.

Première pièce? Une petite chambre à l’étage avec un puits de lumière que nous avions entrepris de peinturer jaune canari. Sans jamais le dire explicitement, je pense que nous nous imaginions tous les deux qu’il s’agirait là de la chambre éventuelle d’un bébé à venir.

Puis six mois plus tard, comme ça, sans crier gare [ni même aéroport], c’était terminé. C’est sous le choc et impuissant que j’avais vu Sara et son paternel [il était effectivement venu donner un coup de pouce cette fois-là] embarquer des boîtes que nous n’avions même pas encore défaites.

Je nous vois encore, assis dans notre cuisine un peu vide [nous devions aller au IKEA, imminemment, pour compléter notre mobilier], moi totalement hébété, elle en sanglots qui tente de m’expliquer que ce n’est pas moi, qu’elle n’est pas bien, que c’est parce qu’elle est folle, qu’elle est “tellement tellement tellement désolée”. Désolée ou non, il ne fallut que quelques jours pour que je me retrouve complètement seul dans cette maison qui m’apparaissait maintenant immense. Seul à boire dans la pénombre, dans un dense silence que seuls le craquement du vieux bois franc et le déclenchement de la damnée fournaise venaient troubler.

Je revenais chaque soir du travail et me couchais dans l’unique sofa restant du salon, ouvrais la télé que je laissais en sourdine et appelais la rôtisserie du coin pour me faire venir un quart de poulet poitrine. Chaque. Soir.

Le regard amusé de l’adolescent encore boutonneux engagé afin de faire la livraison de ladite volaille rôtie s’était au fil des jours muté en un regard de sollicitude, puis finalement de pitié.

12.19$ s’il vous plaît”.

Le jeune homme avait rapidement abandonné l’idée d’établir le moindre rapport humain avec la loque en laquelle je me métamorphosais tranquillement. Sans même établir le moindre contact visuel bien souvent, je lui tendais mollement quinze dollars avant de prestement refermer la porte, puis de m’ouvrir une énième bière et sélectionner sur mon téléviseur le dernier épisode disponible de ce qui s’avérait le complément le plus parfait à ma totale apathie devant l’écran:

cesar ch 3

Puis un soir, alors que venait de retentir la sonnette, comme d’habitude, je me dirigeai vers la porte d’un pas nonchalant, farfouillant mes poches à la recherche de billets froissés pour régler l’addition usuelle de Rocket Rotisserie. Je venais à peine d’entrouvrir qu’Olivier pénétrait sans gêne dans le vestibule, déposant au passage ce que je devinais être son bagage.

Enough is enough mon Xavier. This is an intervention!! J’en ai assez de te voir te morfondre, il est temps de se prendre en main. Et puis c’est quoi cette barbe? Élèves-tu des oisillons dans ça? En tout cas je peux t’aider à les nourrir, y’a juste à regarder ta tronche, c’est à vomir mon gars…”

C’était du typique Olivier. Immédiatement, ce flot incessant de mots me laissait soupçonner qu’il y avait anguille sous roche et j’eus tôt fait d’identifier ce que sa petite entrée en matière cachait:

Tes parents t’ont foutu à la porte, c’est ça?”

C’est qu’Olivier, vingt-cinq ans, pourtant chargé de cours et récipiendaires de diverses bourses encourageant les travaux universitaires des plus prometteurs étudiants dans son domaine, préférait continuer à vivre dans le sous-sol du nid familial plutôt que de voler de ses propres ailes. Depuis quelques années déjà, ses parents laissaient planer le spectre d’une expulsion sans jamais passer à l’action. Des paris avaient d’ailleurs été pris parmi notre groupe d’amis à savoir si Olivier partirait de chez lui de son propre gré ou sous la menace de ses géniteurs dont l’exaspération grandissante était compréhensible. Même que si mon hypothèse s’avérait exacte, c’est un magot d’une centaine de dollars qui m’attendait.

Et ça, pensais-je immédiatement, c’est presque 7 poitrines de poulet chez Rocket Rotisserie.

Come on. Ce n’est pas JUSTE à cause de ça que je suis ici. Tu devrais te voir l’allure mon vieux.”

Plus passif que résigné, je lui fis signe d’entrer, lui indiquant le chemin vers la chambre jaune canari où un vieux lit simple acheté chez Kijiji trônait au beau milieu de la pièce autrement vide.

Sans plus de cérémonie, j’avais désormais un pensionnaire.

Bien que j’aurais dû m’en douter, c’est sans que je m’en rende compte que ma maison devint progressivement le lieu de rencontre d’un peu tout le monde dans mon entourage. Sans avertir, quelques gars venaient écouter la game en prenant soin d’amener suffisament de bières pour que je m’endorme ensuite d’un sommeil sans rêve. Une amie se pointait régulièrement avec une bouteille de vin et le nécessaire pour concocter un souper respectant en tout point l’ultime référence du monde culinaire:

guide alimentaire ch 3

Puis arriva finalement cet attrait pour la course dont je t’entretenais précédemment, cher lecteur, qui changea l’état d’esprit de la pseudo larve catatonique que j’étais devenu. Je devins un peu plus réceptif à ces bergers à qui il importait tant de mener la triste brebis égarée que j’étais vers de plus verdoyants pâturages. Il n’y avait donc rien d’exceptionnel à ce que nous soyons plusieurs dans mon salon lorsque, le lendemain de l’épiphanie qu’avait été l’épisode de Masterchef, j’entrepris d’expliquer tant bien que mal ce projet un peu flou que j’avais baptisé Vecteur sans jamais expressément mentionner le nom du projet [ce sera notre petit secret à nous].

– Donc si je comprends bien ton truc, c’est un peu comme un espèce de trip de Renaissance man 2.0?

Comment Philippe arrivait à suivre la discussion tout en jouant à huit tables d’Omaha sur son portable pour près de dix milles dollars était au-delà de mes capacités de compréhension. N’empêche que sa question me laissa un peu perplexe. Tout comme Olivier, visiblement, qui s’enquit:

-The fuck is a Renaissance man?

-Voyons golden boy, ce n’était pas dans tes fiches d’étude de génie en herbe?

-Tu me dis ou tu continues à nous faire chier?

-Google-le, ça mérite l’investissement de kilojoules. Polymath, check ça.

Tout en murmurant un “esti” fort bien senti, il sortit son cellulaire de sa poche et entreprit de sonder les internettes. Ce rituel faisait maintenant partie intégrante de nos discussions. Alors que jadis, on pouvait passer de nombreuses minutes à débattre d’éminents sujets tels que le nombre de buts marqués par l’illustre Finlandais qu’est monsieur Teemu Selanne à sa saison recrue [76, comment peut-on l’oublier] ou la population du Burkina Faso [un peu plus de 16 millions, selon Wikipedia], nous avions désormais intégré le réflexe d’aller chercher la réponse sur le moteur de recherche en question.

Dictionnaire des synonymes Le Petit Xavier 2013, édition très limitée:

Chercher verbe : rechercher, fouiller, explorer, googler.

Ça ne prit donc que quelques secondes avant que l’on ait une réponse. Olivier lut à voix haute:

Screen shot 2013-11-11 at 8.01.10 PM

Bravo!”, ironisa Philippe. “À l’époque, le terme était utilisé pour décrire des mecs comme Leonardo Da Vinci, Michelangelo ou Nicolaus Copernicus. Les gars étaient à la fois des mathématiciens, architectes, sculpteurs, peintres, inventeurs.”

J’aime le parallèle”, statuais-je. “Sauf que moi, voilà, je vais plutôt courir des marathons, maîtriser la cuisine comme Gordon Ramsay, apprendre une troisième puis une quatrième langue, obtenir ma ceinture noire en judo”.

Cela eu tôt fait de susciter l’intérêt général, chacun y allant de sa proposition:

-Moi je dis que tu devrais devenir un dieu de l’origami.

-Tu devrais te taper les 250 meilleurs films EVER selon imdb.com.

-Apprend le code morse.

-Mieux que ça, apprend la guitare.

-Pourquoi il devrait apprendre ça?

-Je sais pas trop moi. Pour Leloup, pour Neil Young, pour John et Paul. Un peu pour George aussi mais fuck, pas pour Ringo. Pour se faire sucer autour des feux de camp aussi.

Les idées fusaient maintenant de toute part, l’enthousiasme étant contagieux. Ce projet de Vecteur me semblait une bonne façon de me sortir de mon marasme et de repartir à neuf en me changeant les idées. Tout ça allait en quelque sorte devenir un jeu.

Mais vous savez ce qu’on dit.

It’s all fun and games, until someone get hurts.

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Vecteur, partie 2: Docteur, vous me prescrivez une amulette du Gabon?

Partie 1 ici.Texto chap 2

Tout avait en fait commencé par la course, six mois plus tôt.

Dans son livre Born to Run, l’auteur américain Christopher McDougall explique qu’à travers l’histoire contemporaine des États-Unis, les sommets de popularité de la course ont toujours coïncidé avec des moments de crise nationale. La première explosion de popularité a eu lieu lors de la Grande Dépression, juste après le crash de Wall Street de 1929. La seconde? Dans les années 70. Dans une Amérique qui devait se remettre d’une récession, d’émeutes raciales, d’assassinats (dont celui de leur président!) et de la guerre du Vietnam, on enfilait massivement nos souliers de course. Et puis récemment, la ruée vers les divers marathons et demi-marathons n’est pas étrangère, selon lui, aux attentats du 11 septembre 2001. Trois peaks de popularité, trois crises nationales américaines.

Mais ma situation ne relevait pas de la crise nationale. Il s’agissait en fait d’une crise mondiale. Si.

Ma blonde m’avait laissé.

D’accord, d’accord, je l’admets, tout ça n’a rien d’une crise mondiale. C’était seulement mon monde à moi qui chambranlait un peu trop à mon goût.

Reste qu’après 6 années, ça vous secouait quand même un brin, surtout à 25 ans. En terme de jours, j’ai passé très exactement 25.304% de ma vie en couple avec Sara [boire pour oublier son ex + trainer une calculatrice dans son manteau = calculer ce désolant type de statistique]. Sauf que si on émet l’hypothèse qu’aujourd’hui je n’ai pratiquement plus de souvenirs de mes premières années d’existence, le pourcentage de souvenirs dans ma tête qui implique Sara est encore plus élevé.

Think about that.

À certains moments, quand tout me faisait penser à elle, j’avais en fait l’impression qu’elle était dans 100% de mes souvenirs. La moitié des chansons dans mon iPhone. Les boulettes de viande du IKEA. L’odeur de la pluie. Le mot petit. La voix de René Homier-Roy. Les oeufs brouillés. Beigbeder. Le rhum. 11:11. Les transmissions manuelles. Les couleurs pastel. Le jus d’orange. La pleine lune. Les vendredis 13. Tout me la rappelait sans cesse.

Rendu à un certain point, un robinet d’eau tiède qui coule aurait pu me faire penser à elle. Gisant dans les tréfonds du misérabilisme, j’eus soudain un éclat de lucidité. Je vivais une période difficile sur le plan émotif et je me devais de consulter un professionnel de la santé. Je pris alors la difficile décision de consulter mon médecin de famille:

Google chap 2

Première solution: l’ésotérisme.

Je découvris qu’un shaman vivant à Marseille vendait des amulettes qu’il affirmait être infaillibles pour se remettre d’une rupture. Il s’agissait là, semble-t-il, d’un don hérité de ses ancêtres de Medouneu, ville située au nord du Gabon, en Afrique. Sur Kijiji, une Sylvie nous implorait presque de la laisser faire notre carte du ciel afin, selon elle, de nous “enligner sur la voie que la voûte céleste [nous] destinait”.

Seconde solution: la boisson.

Par un heureux concours de circonstances, j’aterris sur le blogue d’un éminent [je n’en ai pas douté un instant!] alchimiste irlandais qui offrait à toute la communauté scientifique internette ce qu’il présentait comme un imparable moyen d’oublier l’être perdu pendant au moins douze heures. Profondément attaché aux principes de la science, une étude empirique exhaustive me semblait de mise pour valider avec soin la véracité des prétentions de l’Irlandais. Des hectolitres de whisky plus tard, je conclus que cet homme disait vrai.

D’ailleurs, la caissière de ma succursale de la SAQ m’a récemment dit que j’avais l’air beaucoup mieux.

Troisième solution: la course.

Au fil de ma houleuse navigation en troubles mers cybernétiques, je tombai sur quelques témoignages de gens qui disaient s’être remis à flot en commençant à courir. Jim, un prof universitaire de 41 ans du Minnesota, vantait avec panache les mérites de la course à pied sur getbetter.com. Rafael de Barcelone me jurait sur reddit.com que courir après son divorce et la perte de la garde de ses deux enfants avait fait de lui un homme meilleur. C’est même avec verve qu’il tenta ultimement de me convaincre:

“i fukin swear it man. running is dashit. you do it”

Je t’invite cher lecteur adoré à outrepasse les excès de langage de mon bff espagnol ici pour retenir dans le cadre de ce récit que c’est ce qui, ultimement, fit en sorte que je décidai d’enfiler la paire d’espadrilles la plus près de moi, un suave modèle Nike que je n’avais point enfilé depuis la belle époque de mon cours de badminton, deuxième année collégiale, et de m’élancer après avoir pris soin d’enfoncer mes écouteurs dans mes oreilles et d’avoir mis le volume dans le tapis.

Je franchis la porte sans réfléchir puis m’élançai sans plus de cérémonie. Mon regard rappelait la braise et mes foulées auraient provoqué l’envie de sveltes gazelles africaines. J’avais une fougue qui évoquait Sylvester Stallone personnifiant l’Étalon italien dans le classique de 76 qu’est Rocky. Je me sentais littéralement invincible.

Trois minutes et quarante-trois secondes de pur bonheur.

En fait, ce fut bien plus éphémère que cela parce que 3:43, c’est le temps qu’affichait le chronomètre de mon téléphone quand je fus contraint à l’abandon puisque mes mollets hurlaient comme une craie contre un tableau et que mes poumons brûlaient avec l’intensité d’un brasier de forêt. Affalé sur le trottoir, ce n’est que le relatif anonymat que m’apportait le fait de courir passé minuit qui me permit de conserver intacte ma dignité car autrement, j’eus été solidement penaud.

Mais je décidai de persévérer, j’avais une foi inébranlable en la finesse du diagnostic de mon docteur, l’impayable Armand Google. Au fil des jours, le trois minutes s’est muté en quatre, puis cinq. Au bout de quelques semaines, je pouvais courir pendant près d’une heure. L’espace d’une soixantaine de minutes, j’atteignais une étrange paix mentale, un subtil mélange de rage en sourdine, de calme et de satisfaction planante.

Les choses semblaient en voie de se placer. Bien sûr, il y eut quelques soubresauts.

Par exemble, sans trop m’en rendre compte, je glissai dans une phase dont m’avait parlé Armand lors d’une de mes visites nocturnes dans son convivial cabinet 24/7. Il avait insisté avec force sur le modèle Kübler-Ross mieux connu en tant que théorie des cinq étapes du deuil: le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. J’ai bien peur d’avoir sombré un moment dans le marchandage!

Sur certains sites, on parlait de décisions à l’emporte-pièce et d’actes impulsifs.

Bargaining ch2

Je croyais à des sornettes jusqu’à ce dimanche matin où j’embarquai dans ma voiture pour me rendre à la boutique de course la plus avoisinante puisque, selon une logique qui m’apparaissait alors implacable, la récente chute de motivation passagère que j’éprouvais alors pour la course était due à un équipement bien trop vétuste.

C’est ainsi qu’en trente minutes, je me suis acheté pour 700$ de stock de course. Paire d’espadrilles si fluo qu’on l’aurait dit tout droit sortie d’un clip de MC Hammer, socquettes semi-coussinées composées d’un juste dosage de polyester et d’élasthanne, short et bandeaux aux poignets assortis, je remplissais mon panier comme un adolescent remplit son assiette dans un buffet chinois après avoir préalablement fumé un pétard dans le stationnement. Le jeune vendeur me convainquit même d’acheter son dernier modèle de maillot, onéreux mais tellement cool. 129 dollars certes, mais Dany du Running Room m’expliqua qu’il s’agissait d’un modèle mis en marché par Renault et dont l’aérodynamisme avait été testé dans la soufflerie de leur écurie de Formule 1.

La dernière fois que j’avais fait ce type d’achat compulsif dans ma vie, je m’en confesse à toi, précieux lecteur, j’avais 16 ans et je m’étais procuré pour un peu plus de 200$ de boxers neufs puisque que j’avais alors ma première blonde sérieuse et j’entretenais l’espoir d’avoir l’opportunité d’exhiber mes caleçons Calkin Klein à 35$ pièce dans un autre environnement que celui d’un vestiaire de hockey.

C’est dit.

Pour la petite histoire, en revenant du magasin, je ne mis que quelques minutes à enfiler mes nouveaux et rutilants achats avant de sortir pour m’échauffer puis de croiser mon ami Phil qui avait décidé de venir faire un tour chez moi. Semblerait-il que le bruit d’un moteur d’avion de grande ligne peut atteindre les 160 décibels. J’estime humblement que le rire qu’il lâcha en m’apercevant dut toucher les 170. Plus déployé que sa gorge à ce moment-là, tu es un soldat canadien en Normandie, juin 1944.

“C’est quoi ces shorts moulants? Attends, c’est tes couilles que j’aperçois mon gars?”

Il m’a d’ailleurs dit le plus sérieusement du monde, quelques semaines plus tard, que n’eut été de la prodigieuse force de ses sphincters, le contenu de sa vessie n’aurait pas manqué d’imbiber la fourche de son pantalon.

Bullshit.

Il n’en demeure pas moins que je décidai de retrousser dans mes terres et d’enfiler un vieux t-shirt de The Offspring et des shorts de basket avant de ressortir pour un petit 60 minutes pendant que Phil s’installait pour quelques parties de NHL13 sur ma PlayStation 3.

Ce fut, à ce jour, la seule sortie de mon super maillot aérodynamique à 129 dollars/pièce. Je me dis que le bon moment venu, j’essaierai bien de le monnayer dans la section des petites annonces de voitures à vendre dans le Journal de Montréal.

À vendre: maillot Renault, jamais sorti l'hiver, kilométrage très [très très] bas.

Cet épisode avait au moins eu l’avantage de me faire redoubler d’ardeur dans mes sorties nocturnes. Il n’était maintenant plus rare que je coure pendant 80-90 minutes. J’atteignais littéralement un high qui aurait pu concurrencer n’importe quel produit en vente dans toutes les bonnes ruelles près de chez vous. C’est simplement un autre type de dope, l’endorphine.

Endorphins ch2

Moi, une activité qui sécrète le même neurotransmetteur que l’orgasme, j’y souscris entièrement.

Et c’est d’ailleurs sur un de ces highs que je suis rentré un soir avant de m’affaler sur mon sofa et de zapper nonchalamment pour finalement atterrir sur une émission de compétition culinaire américaine, Masterchef, mettant notamment Gordon Ramsay en vedette.

Gordon.

J’ignore s’il s’agit de son suave accent britannique, de son aura de contrôle ou de son maniement raffiné de l’usage d’adjectifs [you can use the most AMAZING lobster, this is simply BRILLIANT, those soufflés are absolutely STUNNING, this is DELICIOUS, the cooking is PERFECT, seasoning is INCREDIBLE and the presentation is BEAUTIFUL] mais il y avait quelque chose chez Gordon qui me fit frétiller la moelle épinière. C’était décidé, je tenterais de maîtriser l’art complexe de la cuisine.

Puis de fil en aiguille commença à germer dans mon esprit ce projet un peu weird, ce projet dont je veux t’entretenir, aimable lecteur. Nom de code de l’opération?

Vecteur.

Partie 3.

Vecteur, partie 1: Le manche de Napoléon

Béatrice, chap 1

G3 à D5”

Philippe annonçait toujours ses coups d’un ton juste assez théâtral.

J’ai envie de me la jouer ouverture catalane ce soir” qu’il me lança avec un clin d’oeil avant de spécifier “le fou en G2” après qu’on l’eut averti du coup d’un de ses adversaires. La scène m’était familière: mon ami d’enfance, Phil, le dos tourné à des adversaires qui se grattaient la tête en pensant à leur prochain coup dans une des parties d’échecs qui se jouaient alors en simultanée.

Nous étions dans une soirée qui devait réunir, je l’estime, une cinquantaine de personnes. Un petit attroupement s’était créé autour de nous tandis qu’une fille derrière un vieil échiquier en bois et deux gars penchés sur l’écran de leur iPhone affrontaient mon ami qui, tout en sirotant ce qui pouvait fort bien être sa dixième bière, disputait les trois duels sans voir les planches de jeu.

L’issue des joutes ne formait pas le moindre doute dans mon esprit. La seule donnée inconnue était de savoir à quel point il déciderait d’être expéditif, tout cela étant très souvent corrélé avec les charmes de la plus jolie des badaudes agglutinées à proximité. Qu’à de très rares occasions, j’avais vu Phil se lever après son petit tour pour aller serrer la main d’un ou d’une de ses adversaires. Je savais alors qu’il avait eu là une honnête, bien que toujours dérisoire, opposition.

Il avait déjà passé de longues, mais fascinantes, minutes à m’expliquer le système de classement des joueurs d’échecs, un système adopté par la World Chess Federation en 1970, et qui sous-tend notamment une variable aléatoire suivant la loi dite normale qu’on simplifiait en supposant un écart-type constant parmi tous les joueurs [une aberration, quant à moi, lorsque je pensais aux nombreuses fois où Philippe jouait après avoir fumé une quantité appréciable de marijuana qui, précisons-le s’il le faut, possède des caractéristiques décrissantes d’écart-type]. Selon ce classement, il avait jadis été hiérarchisé troisième meilleur joueur d’âge junior en Amérique du Nord avant de cesser sa carrière et de se mettre à boire beaucoup de bières et jouer au poker en ligne. Son somptueux condo dans le vieux port de Montréal me laissait croire qu’il avait fait, ma foi, un judicieux choix.

Si mon regard se portait sur sa petite démonstration d’échecs, mon attention était quant à elle dirigée sur une autre démonstration, celle de mon ami Olivier qui se retrouvait au beau milieu d’une discussion sur la réelle nature d’un ou d’une rebelle.

Le tout avait débuté lorsqu’en parlant du dernier clip de la pop-star américaine Miley Cirus, un type l’avait qualifiée de rebelle en précisant que le vidéo, où on la voyait nue de dos, chevauchant suggestivement une boule de démolition ou léchant d’émoustillante façon une masse, s’inscrivait dans une démarche artistique.

Connais-tu Katharine Hepburn? C’est une actrice qui commença à faire carrière dans les années trente. Dans le temps, en plein Hollywood d’un conservatisme de débiles où toutes les femmes devaient porter la jupe ou la robe, elle a décidé de transgresser les normes pourtant strictes et de porter des pantalons.

Quand un des plus riches producteurs au monde lui envoya une limousine pour la transporter de son domicile au plateau de tournage, elle l’a gentiment envoyé chier avant d’enfourcher son vélo. Elle a gagné 4 Academy Award dans sa carrière et est aujourd’hui considérée par plusieurs comme la plus grande actrice de tous les temps. Et tu veux que je te dise? Katharine Hepburn me fait bander 50 fois plus que ne le fera Miley Cirus dans toute sa vie. Ça, c’est une rebelle.”

Satisfait de sa fronde, Olivier s’enfonça un peu dans le sofa où il prenait place et attrapa le joint qu’on lui tendait pour l’aspirer avec une vigueur qui n’était pas sans évoquer un aspirateur industriel. La réplique ne tarda cependant pas:

« Tu compares des époques complètement différentes. Les deux cherchaient à provoquer et braver les tabous de leurs contemporains, juste qu’il ne s’agit pas des mêmes.”

Il se redressa sur son siège.

Hepburn n’agissait pas par sens de la provocation mais par principe. Et qu’est-ce que risque Miley Cirus à part l’ostracisation des organisations cathos des States? Elle engrange les clics sur internet et fait probablement plus de cash en un an que toi et moi en ferons dans nos vies. Quand les poètes Verlaine et Rimbaud vivaient ouvertement leur homosexualité dans les années 1870 en risquant la prison ou même pire, ça, c’était de la transgression de tabous. Miley Cirus défonce des portes déjà plus ouvertes que les jambes de ta soeur mon gars”

Je ne pus réprimer un petit sourire en coin en entendant sa dernière remarque. Je tendis l’oreille pour le coup de grâce qui ne saurait tarder.

Des vrais rebelles, c’est Mohammad Ali qui refuse d’aller guerroyer au Vietnam, c’est Gandhi qui combat pacifiquement l’impérialisme britannique, c’est Galilée qui nargue ses inquisiteurs à la fin de son procès pour avoir affirmé que la Terre tourne autour du Soleil. Ce n’est pas une fille qui se passe un doigt en mousse sur le clit!”

Pendant ce temps, Philippe avait remporté ses trois parties et les gens s’étaient dispersés. Il alla se chercher une autre bière puis vint prendre place dans le fauteuil à ma droite, juste à temps pour entendre Olivier discourir sur Twister:

Fuck Twister. Ce jeu-là surfe sur la vague de la fausse perception selon laquelle il aurait une légère teinte érotique. J’aimerais bien que quelqu’un ici m’explique ce qu’il y a d’attisant dans le fait d’avoir de vagues contacts physiques dans des positions inconfortables mettant rapidement la souplesse à contribution. Si tu veux fourrer, fourre. Si tu veux jouer à un fucking jeu de société, fais bien les choses et sors Trivial Pursuit.”

J’avais d’ailleurs déjà lu qu’à l’époque, les compétiteurs de Milton Bradley, compagnie détentrice de la franchise Twister, les avaient accusés de vendre du “sex in a box”. Curieuse idée quand même, lorsque votre but est de diminuer les ventes de votre compétiteur, de clamer que ce dernier vend du sexe.

Je ne vous étonnerai sans doute pas en vous disant qu’Olivier est une grande gueule. Ce gars est de tous les débats, cite constamment Winston Churchill et Oscar Wilde, a été champion provincial de génie en herbe et président d’associations étudiantes. Et il n’a pas qu’une grande gueule, il a une belle gueule aussi. Et c’est, accessoirement, mon meilleur ami avec Philippe.

Puis il y a moi. Xavier, 25 ans et toutes mes dents. En fait, puisque je m’en voudrais de commencer notre relation dans le mensonge et l’usurpation, messieurs dames, je rectifie tout de suite mes propos. On m’a retiré les dents de sagesse il doit bien y avoir de cela sept ans. C’est dit.

Je bosse comme actuaire, j’aime le tennis, le chocolat noir et le pamplemousse. J’ai un fétichisme de régression linéaire et j’écoute du Avril Lavigne à tue-tête en faisant du ménage. Parce que j’aime bien Pythagore, je marche en hypoténuse plutôt qu’en cathètes. Je n’aime pas la pistache, je considère que U2 est le band le plus overraté de la planète et bien que mon Larousse m’intime d’agir différemment, il m’est impossible de dire un trampoline.

Une. Trampoline.

Pendant que Phil s’absentait de l’école pour aller faire des tournois d’échecs à Prague, j’étais exempté de cours pour aller à des tournois de hockey à Rivière-du-Loup. Alors qu’Olivier remportait les finales inter-universitaires de concours d’art oratoire, j’étais acclamé comme MVP dans les festivals étudiants autant pour mon apport monétaire lié à mes achats d’alcool que pour ma présence indéfectible à la totalité des activités.

Mais je m’égare un brin.

Si je vous parle de tout ça, c’est parce qu’il y avait Béatrice à cette soirée. C’était, en fait, la première fois que je la rencontrais.

Nous étions donc quelques-uns à être assis dans le solarium de Paris d’une maison où je n’étais jamais venu auparavant. Les murs vitrés nous donnaient une superbe vue du ciel qui était étoilé comme seuls les ciels bucoliques peuvent l’être. Alors que nous étions aussi éclairés par la lumière de nombreuses chandelles allumées, une discussion sur la politique municipale allait bon train. Voilà, en fait, qui illustre bien le niveau stratosphérique du taux d’alcoolémie ambiant qui prévalait. Après une rigoureuse analyse qui n’aurait pas transgressé la moindre norme actuarielle, j’en étais venu à la conclusion qu’exactement 0 personne présente était en mesure de prendre sa voiture.

Olivier était donc lancé dans une autre de ses tirades, celle-là sur Régis Labeaume, lorsqu’il fit une remarque sur sa petite taille avant de l’appeler le Napoléon de Québec. On l’interrompit soudainement:

Savais-tu que Napoléon n’était pas petit? En fait, il était un homme de bonne stature pour son époque.”

Je me retournai alors en direction de la voix féminine qui l’avait interrompu. À travers la pénombre, je pouvais distinguer assez clairement les traits fins de la fille en question, sa chevelure que je devinais d’un noir ébène, son sourire avec une petite touche ricaneuse, l’éclat vif de ses yeux qu’aucune pénombre n’aurait su atténuer complètement. Elle lâcha un petit rire parfait. Parfait. Puis elle poursuivit:

Durant la guerre, les généraux adverses aimaient bien colporter cette rumeur afin de ridiculiser Bonaparte. Puis à sa mort, le légiste français l’a mesuré à 5 pieds 2 lors de l’autopsie. Or les pouces français de l’époque étaient plus longs que ceux anglais. Et par-dessus tout, la plupart des représentations de Napoléon qui étaient faites à l’époque le montraient en compagnie de ses gardes, des gens justement choisis pour leur physique imposant. Imagine un instant que sur toutes les photos de toi qui existent, on met en background deux ou trois bouncers du Fuzzy de Laval. Toutes les filles qui vont te stalker sur Facebook avant une première date vont s’attendre à rencontrer un chicot.”

Elle prit une pause pour mesurer son effet et échappa un autre de ces sourires dont j’étais déjà devenu le plus avide des collectionneurs.

Tout ça n’a rien à voir mais j’ai le goût de t’en apprendre un peu plus sur Napoléon, lança-t-elle d’un ton mi-moqueur, mi-ricaneur. On lui aurait prétendument coupé le pénis lors de son autopsie avant d’ensuite donner l’organe à un prêtre corse. La queue, mal préservée, aurait quand même traversé les âges jusqu’à ce qu’elle se fasse acheter pour 3 000$ par un urologue du New Jersey dans les années 70. Après sa mort, sa fille en a hérité et elle aurait récemment refusé une offre de 100 000$ pour ledit pénis.”

L’hilarité générale suivit cette dernière histoire et j’étais charmé.

Et c’est à cet instant précis que mon coeur s’est fissuré juste un peu.

Crac.

Les Anglais parlent de love at first sight tandis que les Français utilisent l’image du coup de foudre. Les scientifiques et leurs électro-encéphalographies évoquent quant à eux une activité particulièrement foisonnante du cortex préfrontal.

À cet instant précis cependant, c’est une métaphore de cervidé qui me venait à l’esprit: celle du chevreuil sur l’autoroute qui demeure complètement stoïque, hypnotisé par les phares d’un camion-remorque, et qui attend de se faire happer. Cette fille faisait de moi un Bambi sans défense et j’espérais seulement que la collision ne serait pas fatale.

Je réussis à m’extirper de ma stupeur et j’entrepris de me faufiler en sa direction dans les minutes qui suivirent à travers les gens dans une démarche qui évoquait tant l’agilité du fauve que la résilience du saumon en période de frai. J’avais simplement peur d’être muet comme une carpe une fois à destination.

L’alcool ayant, entre autres, la merveilleuse faculté de délier les langues, il n’en fut heureusement rien. J’avais le couteau entre les dents, tel un général en mission, et je lançais mes blagues avec la frivolité d’un soldat un peu dingue qui largue des grenades avec un peu trop d’enthousiasme, chacun de ses rires raisonnant dans ma tête avec la même force que le ferait un obus en explosant.

C’était un de ces moments trop rarissimes dans une vie où l’on sent que tout s’emboîte avec une fluidité irréelle. Ce genre d’instants qui vous font croire à des trucs aussi fous que le destin.

Nous avons passé la soirée à discuter, à rigoler, à s’enivrer. S’enivrer d’alcool, certes, mais surtout du parfum de l’autre, de ses rires, de la vivacité de son esprit. Les regards échangés se sont lentement faits plus persistants, nos mains s’attardant plus longuement sur l’autre, nos yeux brillant à un point tel qu’on aurait pu les confondre avec les flammes des chandelles.

La dérape était évidente pour quiconque nous apercevait du coin de l’oeil à ce moment-là, mais nous n’avons rien vu. Moi parce qu’avec mon cynisme et mon coeur usé comme un vieux pantalon qu’on aurait trop souvent rapiécé, je ne croyais plus à ça, l’amour comme dans les livres. Elle parce qu’avec ses heures supplémentaires, ses séances de spinning et ses classes de yoga, elle n’avait pas le temps pour ça, l’amour comme dans les films. C’est pour ça que tout a chiré. C’est pourquoi nos gardes étaient ainsi baissées et que le K.O. n’était que formalité.

Mais, si vous le voulez bien et comme le veut l’expression consacrée, commençons d’abord par le commencement.

Partie 2