Épicatéchine, sodomie de mouches et perfection

C’était une fin de soirée de soirée comme nous en avons tous. Minuit relégué aux oubliettes, la main gauche à demi sous le calecif, errant aux abords du pubis afin de se réchauffer les phalanges transies par l’automne qui achève et la droite sur le touchpad de son portable, on se ramasse sur tou.tv pour écouter Curieux Bégin.

N’est-ce pas?

L’émission allait bon train et me fournissait mon apport quotidien de close-up d’artichauts, de saupoudrage théâtral d’épices et de suggestion de vin formulée en pigeant dans un champ lexical qui donnerait une semi-croquante au plus gâteux des membres de l’Académie française. Aussi bien dire que je fucking frétillais sous l’édredon lorsque soudain, une des collaboratrices présentes se lance dans un exposé sur les vertus de l’épicatéchine.

C’est que voyez-vous, l’épicatéchine [notamment contenue dans le cacao], possède d’étonnantes propriétés bénéfiques au développement de la mémoire. Il semblerait que l’on ait, en laboratoire, donné de grandes quantités d’épicatéchine à des escargots avant de les submerger dans une eau pauvre en oxygène. Asphyquié, ces pauvres mollusques à qui on aurait souhaité un meilleur sort [se faire tapisser d’ail avant de se faire gratiner, notamment] déployaient donc leur espèce d’antenne/tuba afin de respirer hors de l’eau. Les chercheurs les forçaient ensuite à rétracter ce tuba en simulant un danger par le tapotement de leur doigt sur celui-ci. Et bien semble-t-il que les spécimens gavés à l’épicatéchine retiennent 8 fois plus longtemps qu’un danger se terre à l’extérieur avant de se risquer à nouveau.

Mind blown pis toute.

Bien sûr, j’ai depuis appelé un de mes [nombreux] savants amis à l’insectarium de Montréal et ce dernier était catégorique: on établit là un nouveau précédent en terme de profondeur d’enculage de mouche.

Il n’en demeure pas moins qu’en regardant l’émission, j’ai repassé dans ma tête mon alimentation de la semaine précédente et en y constatant un flagrant et déplorable déficit d’épicatéchine, je me suis immédiatement dit que je devrais en intégrer à ma diète.

J’ai finalement abandonné le projet mais il n’en demeure pas moins que j’ai l’impression que la liste des choses que l’on “devrait” faire s’allonge à chaque jour qui passe. Parce que ce sont deux choses que je fais régulièrement, les gens me disent souvent qu’ils devraient lire plus, qu’ils devraient courir plus. Comme on dit fréquemment que l’on devrait se reposer plus, qu’on devrait manger mieux.

Ça frôle parfois la névrose.

J’ai notamment rencontré une fille cet été qui m’avoua, l’air grave et sur le ton d’une meurtrière en série rongée par les remords confessant ses sordides crimes sur son lit de mort, qu’elle ne se passait pas assidûment la soie dentaire. Si elle m’avait ensuite mentionné avec le même sérieux qu’elle prenait parfois la liberté de ne pas ingérer sa portion hebdomadaire recommandée d’oméga-3, elle m’aurait presque convaincu de réviser mon palmarès des grands de la transgression des normes sociales pour l’insérer quelque part entre Nelson Mandela et Mohammad Ali.

Et nous serons de plus en plus comme ça, dans plus en plus de domaines. Je pense notamment aux parents qui, me semble-t-il, se mettent une pression hallucinante sur les épaules poussant même parfois jusqu’à vouloir atteindre la perfection autant dans le parentage que dans leurs carrières professionnelles. Je soupçonne qu’ils étaient bien peu nombreux les parents à s’autoflageller il y a 30 ans parce que leur progéniture n’était pas inscrite à 26 activités parascolaires où elle serait adéquatement psychostimulée.

La liste des choses néfastes pour la santé s’allonge. Ne pas lire les étiquettes de nos produits alimentaires reviendrait à vivre sur la corde raide à en entendre certains. Enfourcher son vélo l’espace d’un pâté de maisons sans revêtir un casque serait d’une témérité sans nom.

Je crains qu’à force de toujours pousser cette logique plus loin, on en devienne un peu fou, rongé par le stress et la pression. Et puis je crains surtout ce matin fatidique où j’ouvrirai mon téléphone pour y voir les dernières manchettes et lire que ça y est, les études sont on ne peut plus unanimes: le plaisir est cancérigène.

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Les cons se cachent pour mourir

Il y avait ce type à l’école primaire, Marc-Antoine qu’il s’appelait. Je garde bien peu de souvenirs de l’impubère susnommé, mais mentionnons au passage qu’il est une des deux personnes qui, au cours de ma quiète vie, m’ont assené un coup de poing. Une droite franche, dans son cas, qui eu le lot d’atterrir directement sur mon museau et qui fit voler en éclats quelques vaisseaux sanguins nasaux, ne manquant guère de transformer au passage le sobre vestiaire d’éducation physique de l’école Les Moussaillons en véritable scène sanguinolente que n’aurait pas reniée Tarantino. Yep, rien de moins madame la Marquise.

Comment un sage gamin tel que moi avait pu se retrouver dans pareil pétrin me demandes-tu? Judicieuse question, cher lectorat alerte. Je suis en fait une simple victime, moi qui tentait de m’immiscer dans un conflit fort sérieux [probablement sur l’éventuelle utilisation de la raquette de badminton la plus cool de l’école durant le cours à venir, je ne sais trop] afin de séparer deux belligérants qui allaient d’imminente façon en venir aux coups. Puis paf! Je recevais la seule fronde lancée de tout le combat. Dommages collatéraux qu’ils disent.

Nul besoin, donc, de préciser que je clame mon innocence dans toute l’affaire! Cela dit, dans le différentiel pugilistique des taloches méritées, je considère m’en sortir à bon compte sur l’ensemble de ma vie.

ANYWAY.

Marc-Antoine était, n’ayons pas peur des mots, un con. Parmi les quelques épars souvenirs que j’ai du mécréant en question, notons au passage que ce dernier avait une approche singulièrement jambonne au ballon-chasseur. En effet, sa stratégie consistait à viser directement la face de ses adversaires.

Évidemment, le premier réflexe de tous est de réaliser qu’il s’agit là d’un stratagème digne d’un quotient de boîte à pain puisque la superficie d’un visage est fortement inférieure à celle d’un torse par exemple et qu’il s’agit en plus d’une cible particulièrement mobile latéralement. Accessoirement, certains noteraient également que de recevoir un ballon en pleine poire, ça fait mal en calice.

Cependant, le haut fait d’armes du petit snoreau en question consistait à tuer des mouches avant de sournoisement les introduire dans le lunch d’autres enfants ce qui ne manquait jamais de causer tout un émoi dans l’entièreté de la garderie scolaire. On sous-estime trop souvent l’efficacité d’un bon combo mouche tsé-tsé tranche de beloné comme épicentre d’une crise en garderie.

Puis arriva un jour où l’école décida d’organiser une sulfureuse discothèque en soirée, un truc qui promettait de groover en masse, avec des lasers dans le gymnase, Barbie Girl d’Aqua dans le plafond, des lifts parentaux et des permissions de rentrer après 10 heures.

L’opulence.

Cette même journée, lors d’un de ces raids dont lui seul avait le secret, Marc-Antoine débusqua une solide araignée. Velue à en faire pâlir d’envie le doc Mailloux et grosse à en intimider Aragog, l’araignée d’Hagrid dans Harry Potter.

Yep, grosse de même.

Ti-Toine eut ensuite la brillante idée d’introduire la bestiole morte en question dans le macaroni tout garni de Katie Leclerc. Prestement, Katie se mit à chier des taques. Le brouhaha s’ensuivit, cohue générale, réprimande exaspérée et sentence prononcée. Le sort en est jeté, M-A se verrait être interdit de jouer à la table de Mississippi pour une semaine.

Le soir, en pleine disco, la grogne populaire se fait entendre contre le paria, Katie Leclerc en tête. On juge la peine trop clémente. Attroupée le long du muret d’escalade, la foule invective le malfrat en son absence:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Des gens ont passé la totalité de la rumba dans leur coin, comme ça, à pourfendre Marc-Antoine. Tandis qu’ils auraient pu se donner un solide buzz de Coke diète, participer à un concours de limbo, se déhancher furieusement sur un parquet avec des lignes de terrain de handball, ils ont préféré passer leur temps à rouspéter. En d’autres mots, tandis qu’ils auraient pu se vautrer dans toute la luxure dont peut rêver un jeune de 10 ans, ils ont plutôt choisi de discuter en long et en large de la connerie de quelqu’un d’autre.

Vous savez, ce moment de “lucidité” dans la douche le matin où tu es persuadé d’avoir déniché une analogie absolument incroyable à quelque part entre le shampoing et le revitalisant? Never trust it.

Parce qu’à la base, j’avais surtout envie d’écrire sur tous ces cons à qui on donne énormément d’exposure sur tous les réseaux sociaux. Ça me sidère de plus en plus de voir à quel point on relaie les écrits, les vidéos ou les facéties de tous genres de personnes qu’on juge comme étant épaisses.

Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, un blogueur québécois a publié un texte qui se voulait semble-t-il humoristique dans lequel il offrait à une vedette du star-système québécois de la baiser (très) sauvagement en décrivant le tout de façon fort graphique. Levée de boucliers, on dénonce ce brûlot et on invective son auteur. Mais surtout, on partage son billet. Sur Facebook, Twitter, mIRC, chaîne de courriel sur caramail, on publie un lien vers le texte en spécifiant tout de même au passage:

En tout cas c’est vraiment un cave”

C’est quoi son problème à lui, hein?”

En plus y’est laite”

Et les gens vont lire. En grand nombre. 100 000 fois en une journée, dans le cas qui nous occupe, selon ledit blogueur. Hallucinant quand même.

Pour chaque chronique que je vois être relayée sur Facebook accompagnée d’un commentaire positif, j’en vois facilement une dizaine qu’on partage en ajoutant une remarque désobligeante, une insulte.

Une forte proportion de vidéos viraux expose des gens qui font la démonstration de leur bêtise. Pensons notamment au sympathique jeune homme qui était outré qu’on lui refuse l’entrée d’un bar puisque, semble-t-il, son père est substantiellement fortuné riche en tabarnak.

Le pain et le beurre des Duhaime et Martineau, ce sont leurs haters. Leurs plus efficaces porte-paroles, ceux qui engrangent les clics et donnent de la visibilité à leurs textes, ce sont les très nombreuses personnes qui prennent le temps de publier des liens vers leurs chroniques en spécifiant au passage que mautadine que c’est des caves.

J’ignore s’il s’agit là d’un trait humain que de focaliser sur ce qui lui semble être idiot. Peut-être est-ce là une façon de mieux se sentir collectivement. Pointer une personne et tous ensemble spécifier qu’on trouve ça risible semble avoir quelque chose de réconfortant, comme si d’avoir un dîner de con 2.0 apaisait les esprits en manque de confiance. Pourtant, j’aurais cru que la quantité abyssale de télé-réalité disponible aurait suffi à combler ce besoin. Oh well, /Psycho-socio-pop.

J’ai simplement le sentiment qu’en mettant les projecteurs sur la connerie, on porte ombrage à ce qui est lumineux. Qu’on aurait avantage à relayer l’intelligence, retweeter le génie, souligner la pertinence, un peu moins dénoncer les insignifiances et un peu plus encourager la brillance. Au lieu d’écrire un commentaire pour invectiver un journaliste que vous haïssez, prenez la plume pour féliciter le bon coup de celui que vous respectez.

Combien de mères ont prodigué un dérivé du fameux conseil ignore-le-pis-il-va-se-tanner? Agissons donc un peu plus de la sorte et peut-être aura-t-on graduellement l’impression que notre espace public s’assainit, que nous sommes beaucoup moins tarés qu’on le croyait en tant que collectivité. Les gens louches finiront par disparaître d’eux-mêmes.

Prenez Marc-Antoine. Par un curieux hasard, c’est lui qui emballait mes emplettes dans une épicerie d’un village obscure de la Rive-Sud de Québec pas plus tard que le week-end dernier. J’ai un pas pire feeling qu’il ne fait plus chier grand monde.

Vecteur, partie 3: Se saouler en regardant César, l’homme qui parle aux chiens

Partie 1
Partie 2

Texto chap 3

La maison. La crisse de maison.

Acheter une maison apparaissait comme une décision parfaitement logique à l’époque. Après le chien et la voiture, avant la progéniture, la suite logique qui régit le grand schème dans lequel on s’inscrit tous un peu par la force des choses voulait que nous nous procurions une maison. C’est ainsi qu’un matin, tandis que je sortais à peine du lit, cheveux hirsutes et esprit brouillon, j’entendis Sara qui m’interpellait, assise devant l’écran de notre portable, latté en main:

Petit! Viens voir ça.”

Après avoir répondu à l’appel de mes plus élémentaires besoins vitaux un dimanche matin [une gigantesque lampée de café noir et un regard furtif sur mon téléphone pour entrevoir les divers résultats sportifs de la veille], je me suis naïvement approché de l’écran, m’attendant à y voir le titre d’une chronique d’humeur dominicale, une illustration humoristique ou un vidéo de chaton et/ou de bébé panda. Il n’en fut rien:

duproprio ch 3

Why not?” que j’avais jadis dit, sans broncher. Trois mois plus tard, nous emménagions dans une petite demeure dans l’est de l’île. C’était modeste, c’était vieux, mais c’était “nous”. Du moins, c’est ce que nous nous disions au moment de contracter notre hypothèque.

Le patio était à refaire, le sous-sol à finir, la cuisine à rénover. “Mon père va nous donner un coup de pouce, tu verras”, qu’elle me disait lorsque je me mettais à appréhender tout le boulot à accomplir. La vétusté de notre nouvelle demeure ne nous avait cependant pas empêchés de rapidement nous y sentir confortables. Le plancher qui craquait, le carrelage hideux de notre salle de bain et les rugissements lugubres de l’inquiétante fournaise située dans la cave étaient immédiatement devenus des sujets de blagues. Motivés, nous avions décidé d’attaquer une pièce à la fois dans notre grande entreprise de rénovation.

Première pièce? Une petite chambre à l’étage avec un puits de lumière que nous avions entrepris de peinturer jaune canari. Sans jamais le dire explicitement, je pense que nous nous imaginions tous les deux qu’il s’agirait là de la chambre éventuelle d’un bébé à venir.

Puis six mois plus tard, comme ça, sans crier gare [ni même aéroport], c’était terminé. C’est sous le choc et impuissant que j’avais vu Sara et son paternel [il était effectivement venu donner un coup de pouce cette fois-là] embarquer des boîtes que nous n’avions même pas encore défaites.

Je nous vois encore, assis dans notre cuisine un peu vide [nous devions aller au IKEA, imminemment, pour compléter notre mobilier], moi totalement hébété, elle en sanglots qui tente de m’expliquer que ce n’est pas moi, qu’elle n’est pas bien, que c’est parce qu’elle est folle, qu’elle est “tellement tellement tellement désolée”. Désolée ou non, il ne fallut que quelques jours pour que je me retrouve complètement seul dans cette maison qui m’apparaissait maintenant immense. Seul à boire dans la pénombre, dans un dense silence que seuls le craquement du vieux bois franc et le déclenchement de la damnée fournaise venaient troubler.

Je revenais chaque soir du travail et me couchais dans l’unique sofa restant du salon, ouvrais la télé que je laissais en sourdine et appelais la rôtisserie du coin pour me faire venir un quart de poulet poitrine. Chaque. Soir.

Le regard amusé de l’adolescent encore boutonneux engagé afin de faire la livraison de ladite volaille rôtie s’était au fil des jours muté en un regard de sollicitude, puis finalement de pitié.

12.19$ s’il vous plaît”.

Le jeune homme avait rapidement abandonné l’idée d’établir le moindre rapport humain avec la loque en laquelle je me métamorphosais tranquillement. Sans même établir le moindre contact visuel bien souvent, je lui tendais mollement quinze dollars avant de prestement refermer la porte, puis de m’ouvrir une énième bière et sélectionner sur mon téléviseur le dernier épisode disponible de ce qui s’avérait le complément le plus parfait à ma totale apathie devant l’écran:

cesar ch 3

Puis un soir, alors que venait de retentir la sonnette, comme d’habitude, je me dirigeai vers la porte d’un pas nonchalant, farfouillant mes poches à la recherche de billets froissés pour régler l’addition usuelle de Rocket Rotisserie. Je venais à peine d’entrouvrir qu’Olivier pénétrait sans gêne dans le vestibule, déposant au passage ce que je devinais être son bagage.

Enough is enough mon Xavier. This is an intervention!! J’en ai assez de te voir te morfondre, il est temps de se prendre en main. Et puis c’est quoi cette barbe? Élèves-tu des oisillons dans ça? En tout cas je peux t’aider à les nourrir, y’a juste à regarder ta tronche, c’est à vomir mon gars…”

C’était du typique Olivier. Immédiatement, ce flot incessant de mots me laissait soupçonner qu’il y avait anguille sous roche et j’eus tôt fait d’identifier ce que sa petite entrée en matière cachait:

Tes parents t’ont foutu à la porte, c’est ça?”

C’est qu’Olivier, vingt-cinq ans, pourtant chargé de cours et récipiendaires de diverses bourses encourageant les travaux universitaires des plus prometteurs étudiants dans son domaine, préférait continuer à vivre dans le sous-sol du nid familial plutôt que de voler de ses propres ailes. Depuis quelques années déjà, ses parents laissaient planer le spectre d’une expulsion sans jamais passer à l’action. Des paris avaient d’ailleurs été pris parmi notre groupe d’amis à savoir si Olivier partirait de chez lui de son propre gré ou sous la menace de ses géniteurs dont l’exaspération grandissante était compréhensible. Même que si mon hypothèse s’avérait exacte, c’est un magot d’une centaine de dollars qui m’attendait.

Et ça, pensais-je immédiatement, c’est presque 7 poitrines de poulet chez Rocket Rotisserie.

Come on. Ce n’est pas JUSTE à cause de ça que je suis ici. Tu devrais te voir l’allure mon vieux.”

Plus passif que résigné, je lui fis signe d’entrer, lui indiquant le chemin vers la chambre jaune canari où un vieux lit simple acheté chez Kijiji trônait au beau milieu de la pièce autrement vide.

Sans plus de cérémonie, j’avais désormais un pensionnaire.

Bien que j’aurais dû m’en douter, c’est sans que je m’en rende compte que ma maison devint progressivement le lieu de rencontre d’un peu tout le monde dans mon entourage. Sans avertir, quelques gars venaient écouter la game en prenant soin d’amener suffisament de bières pour que je m’endorme ensuite d’un sommeil sans rêve. Une amie se pointait régulièrement avec une bouteille de vin et le nécessaire pour concocter un souper respectant en tout point l’ultime référence du monde culinaire:

guide alimentaire ch 3

Puis arriva finalement cet attrait pour la course dont je t’entretenais précédemment, cher lecteur, qui changea l’état d’esprit de la pseudo larve catatonique que j’étais devenu. Je devins un peu plus réceptif à ces bergers à qui il importait tant de mener la triste brebis égarée que j’étais vers de plus verdoyants pâturages. Il n’y avait donc rien d’exceptionnel à ce que nous soyons plusieurs dans mon salon lorsque, le lendemain de l’épiphanie qu’avait été l’épisode de Masterchef, j’entrepris d’expliquer tant bien que mal ce projet un peu flou que j’avais baptisé Vecteur sans jamais expressément mentionner le nom du projet [ce sera notre petit secret à nous].

– Donc si je comprends bien ton truc, c’est un peu comme un espèce de trip de Renaissance man 2.0?

Comment Philippe arrivait à suivre la discussion tout en jouant à huit tables d’Omaha sur son portable pour près de dix milles dollars était au-delà de mes capacités de compréhension. N’empêche que sa question me laissa un peu perplexe. Tout comme Olivier, visiblement, qui s’enquit:

-The fuck is a Renaissance man?

-Voyons golden boy, ce n’était pas dans tes fiches d’étude de génie en herbe?

-Tu me dis ou tu continues à nous faire chier?

-Google-le, ça mérite l’investissement de kilojoules. Polymath, check ça.

Tout en murmurant un “esti” fort bien senti, il sortit son cellulaire de sa poche et entreprit de sonder les internettes. Ce rituel faisait maintenant partie intégrante de nos discussions. Alors que jadis, on pouvait passer de nombreuses minutes à débattre d’éminents sujets tels que le nombre de buts marqués par l’illustre Finlandais qu’est monsieur Teemu Selanne à sa saison recrue [76, comment peut-on l’oublier] ou la population du Burkina Faso [un peu plus de 16 millions, selon Wikipedia], nous avions désormais intégré le réflexe d’aller chercher la réponse sur le moteur de recherche en question.

Dictionnaire des synonymes Le Petit Xavier 2013, édition très limitée:

Chercher verbe : rechercher, fouiller, explorer, googler.

Ça ne prit donc que quelques secondes avant que l’on ait une réponse. Olivier lut à voix haute:

Screen shot 2013-11-11 at 8.01.10 PM

Bravo!”, ironisa Philippe. “À l’époque, le terme était utilisé pour décrire des mecs comme Leonardo Da Vinci, Michelangelo ou Nicolaus Copernicus. Les gars étaient à la fois des mathématiciens, architectes, sculpteurs, peintres, inventeurs.”

J’aime le parallèle”, statuais-je. “Sauf que moi, voilà, je vais plutôt courir des marathons, maîtriser la cuisine comme Gordon Ramsay, apprendre une troisième puis une quatrième langue, obtenir ma ceinture noire en judo”.

Cela eu tôt fait de susciter l’intérêt général, chacun y allant de sa proposition:

-Moi je dis que tu devrais devenir un dieu de l’origami.

-Tu devrais te taper les 250 meilleurs films EVER selon imdb.com.

-Apprend le code morse.

-Mieux que ça, apprend la guitare.

-Pourquoi il devrait apprendre ça?

-Je sais pas trop moi. Pour Leloup, pour Neil Young, pour John et Paul. Un peu pour George aussi mais fuck, pas pour Ringo. Pour se faire sucer autour des feux de camp aussi.

Les idées fusaient maintenant de toute part, l’enthousiasme étant contagieux. Ce projet de Vecteur me semblait une bonne façon de me sortir de mon marasme et de repartir à neuf en me changeant les idées. Tout ça allait en quelque sorte devenir un jeu.

Mais vous savez ce qu’on dit.

It’s all fun and games, until someone get hurts.

Agir vraiment intelligemment, genre.

Success is not final, failure is not fatal: it is the courage to continue that counts. -Winston Churchill

Il faut être un peu con pour se croire intelligent. Bien sûr, il s’agit là d’une boutade, mais je crois qu’elle recèle bien plus de vérité qu’il n’y paraît aux premiers abords.

J’ai passé les 23 premières années de ma vie à me demander ce qui était intelligent et à agir en fonction de la vision que j’avais de ce que ça signifiait d’agir intelligemment. Si j’avais à dresser une grossière esquisse de ce que cela signifiait pour moi, je dirais qu’il s’agissait souvent de faire des choix aux implications relativement définies et confortables. Orienter ma vie vers des avenues intéressantes qui avaient également l’avantage de ne pas comporter de réels risques ou pire, de remise en question. En finance, on parlerait d’optimiser le rendement en minimisant le risque, mais je ne voudrais pas devenir trop geek dans mes métaphores, tsé.

Puis j’ai vécu une pléthore d’expériences uniques dans les deux dernières années qui m’ont amené à réaliser que cette approche m’avait régulièrement mené à faire des choses qui me semblent aujourd’hui plutôt sottes avec la perspective (que je considère magnifiée) que j’ai désormais.

Et je trouve que beaucoup de gens font la même erreur: celle d’être obnubilé par l’idée d’agir intelligemment, de faire le bon choix, la bonne chose. Parce qu’à trop vouloir être intelligent et faire abstraction de ce qu’est l’être humain fondamentalement, c’est-à-dire un être souvent bien plus passionné que rationnel, au moins aussi émotif que cartésien, on en arrive souvent à faire de réelles conneries.

C’est pourquoi j’essaie de plus en plus d’adopter une approche où je n’essaie non pas d’agir d’intelligente façon, mais plutôt d’agir de la façon la moins conne possible. Car j’y vois là une différence.

Il semble accepté par un peu tout le monde qu’agir de façon intelligente et rationnelle, ça veut dire de prendre des risques qui ne sont que calculés et finement mesurés. Qu’agir intelligemment, c’est agir avec sa tête avant son coeur. C’est ne pas trop écouter la petite voix dans sa tête qui te dit ce dont tu as envie et porter plus attention à celle du gros-bon-sens qui te dit ce qui serait la “bonne” chose à faire.

Or j’ai eu ce que je considère (étonnamment) souvent comme étant la chance de tomber sérieusement malade et si aujourd’hui je ne vois pas de raison qui ferait en sorte que je ne vive pas une vie relativement normale jusqu’à l’âge de 90 ans, je garde de tout ça une réelle prise de conscience sur le caractère éphémère de la vie et surtout sur sa notion d’unicité. C’est cliché et dégoulinant de bon sentiment de dire tout ça, mais il n’en demeure pas moins que nous n’avons fort probablement qu’une seule vie à vivre.

J’ai longtemps détesté les épandeurs de psychopop et les tarabusteurs de vérités universelles. Les auteurs à diplômes qui intercédaient en faveur du YOLO sous le couvert de mystifiantes théories me donnaient des envies de restituer à grands jets. Mais voilà où j’en suis aujourd’hui, je viens d’écrire que nous n’avons qu’une seule vie à vivre.

Oh well.

Puisque c’est donc dit, en partant de l’axiome que nous n’avons qu’une seule opportunité de vivre cette vie, j’ai désormais l’impression que de la mener en se restreignant à toujours vouloir faire ladite bonne-chose-à-faire, et bien c’est du gaspille. Et gaspiller, c’est con.

On en revient donc à cette théorie effleurée quelques paragraphes plus tôt [tandis que j’avais encore au moins une idée vague d’où s’en allait ce billet, RIP schéma de texte (qui vivait cependant sur du temps emprunté, soyons réaliste ici)] d’agir en voulant ne pas être con plutôt que d’agir en voulant être intelligent.

Mais cette théorie, je m’en rends compte, est bien plus difficile à appliquer qu’à formuler. C’est qu’il est facile de se convaincre que l’on agit intelligemment en analysant prospectivement nos actions tandis que l’implacable constat que l’on a fait une connerie est quant à lui bien plus souvent rétrospectif.

Parce qu’en agissant “intelligemment” (donc en faisant la chose rationnelle et en taisant le côté passionnel), on essaie bien souvent de se convaincre que la petite voix intérieure finira par se taire, que la vivacité de nos sentiments s’amenuisera avec le temps comme le feraient les couleurs d’un magnifique tableau au fil des jours lorsqu’exposées au soleil. Mais ces choses arrivent rarement, les sentiments ne s’effacent jamais réellement, au mieux ils hibernent. D’où la connerie.

Et j’ai réalisé rétrospectivement que j’avais fait beaucoup d’erreurs en voulant faire les bonnes choses, en ne voulant pas prendre de risques inutiles, en agissant bien plus cérébralement qu’émotivement.

J’ai, par exemple, voulu protéger des gens en leur mentant, leur cachant des trucs, parce que les préserver de déceptions ou de douleurs me semblait clairvoyant. Je réalise aujourd’hui qu’il s’agissait d’une connerie, que pouvoir désormais être honnête avec eux me rend plus heureux et eux aussi.

J’avais presque toujours agi en ne prenant pas de risque. En évitant le risque d’échouer en choisissant les voies faciles et les sentiers battus. En évitant le risque d’être déçu en me claquemurant dans un retentissant cynisme que je trouvais cool. En évitant le risque de me tromper en demeurant dans mon confort et ma sécurité. Tout ça m’avait mené à une situation fort appréciable et mon parcours avait toujours été d’une rationalité implacable. Sauf qu’en regardant rétrospectivement ma vie, en étant branché douze heures par semaine sur une machine de dialyse à réfléchir, j’en suis venu à la conclusion que tout ça étant franchement un peu con.

Puis durant toutes ces heures, j’ai beaucoup réfléchi à ce qui faisait en sorte qu’une vie en avait valu la peine. J’ai notamment réalisé que dans les quelques dizaines (centaines) de biographies que j’avais lues dans ma vie, la quasi-totalité des gens qui avaient eu des vies dignes de mention avaient trois choses en commun: du talent, de la passion, et ils avaient pris des risques dans leur vie.

J’ai l’insouciance de croire que je suis une personne talentueuse qui peut être vivement animée par la passion. Mais je n’avais jusqu’à récemment à peu près jamais pris de réel risque, calculant toutes mes actions, soupesant outrageusement le pour et le contre, modélisant dans ma tête des fonctions décisionnelles en attribuant du poids à presque toutes les variables imaginables. Heureusement que je n’ai jamais pris le soin de modéliser ma connerie, parce qu’Einstein a bien raison: “Deux choses sont infinies: l’Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue”.

Bien sûr, chaque vie ne sera pas digne d’être relatée dans une biographie, il en va de même pour la mienne. Mais cette équation sine qua non au grand bonheur puissant me semble tout de même s’appliquer: talent, passion et prise de risque. Tout un chacun exploite leurs divers talents et passions à divers niveaux, mais qu’en est-il de la prise de risque?

Parce que les risques qui en valent la peine, ça peut être de se lancer dans une carrière ambitieuse sans savoir si l’on échouera. Ça peut être de mettre un enfant au monde, même si parfois on peut se décourager et se dire que sur cette planète un brin putrescente, il faut être un peu fou pour le faire et que ce n’est pas nécessairement intelligent. Mais ce serait aussi une réelle connerie de s’empêcher de faire possiblement la plus belle chose qui soit. Ça peut être de se lancer dans une relation sans savoir si on se blessera au final, parce qu’on a trouvé une personne avec qui on peut être entièrement soi-même et que de telles raretés valent le risque. Ça peut être de mettre des tonnes d’efforts dans un projet comme l’écriture d’un roman sans savoir où ça aboutira. Ça peut être tant de choses.

Et puis au final, le risque que je ne veux jamais courir, c’est d’être vieux et de soupçonner que j’aurais pu être plus heureux si seulement j’avais osé suivre un peu plus mon coeur que ma tête.

La vie est le plus majestueux des cirques et il appartient à tous d’être un acrobate scintillant. Suffit d’accepter que pour passer d’un trapèze à l’autre, il faudra pendant un moment se lancer dans le vide.

Que le spectacle commence!

Vecteur, partie 2: Docteur, vous me prescrivez une amulette du Gabon?

Partie 1 ici.Texto chap 2

Tout avait en fait commencé par la course, six mois plus tôt.

Dans son livre Born to Run, l’auteur américain Christopher McDougall explique qu’à travers l’histoire contemporaine des États-Unis, les sommets de popularité de la course ont toujours coïncidé avec des moments de crise nationale. La première explosion de popularité a eu lieu lors de la Grande Dépression, juste après le crash de Wall Street de 1929. La seconde? Dans les années 70. Dans une Amérique qui devait se remettre d’une récession, d’émeutes raciales, d’assassinats (dont celui de leur président!) et de la guerre du Vietnam, on enfilait massivement nos souliers de course. Et puis récemment, la ruée vers les divers marathons et demi-marathons n’est pas étrangère, selon lui, aux attentats du 11 septembre 2001. Trois peaks de popularité, trois crises nationales américaines.

Mais ma situation ne relevait pas de la crise nationale. Il s’agissait en fait d’une crise mondiale. Si.

Ma blonde m’avait laissé.

D’accord, d’accord, je l’admets, tout ça n’a rien d’une crise mondiale. C’était seulement mon monde à moi qui chambranlait un peu trop à mon goût.

Reste qu’après 6 années, ça vous secouait quand même un brin, surtout à 25 ans. En terme de jours, j’ai passé très exactement 25.304% de ma vie en couple avec Sara [boire pour oublier son ex + trainer une calculatrice dans son manteau = calculer ce désolant type de statistique]. Sauf que si on émet l’hypothèse qu’aujourd’hui je n’ai pratiquement plus de souvenirs de mes premières années d’existence, le pourcentage de souvenirs dans ma tête qui implique Sara est encore plus élevé.

Think about that.

À certains moments, quand tout me faisait penser à elle, j’avais en fait l’impression qu’elle était dans 100% de mes souvenirs. La moitié des chansons dans mon iPhone. Les boulettes de viande du IKEA. L’odeur de la pluie. Le mot petit. La voix de René Homier-Roy. Les oeufs brouillés. Beigbeder. Le rhum. 11:11. Les transmissions manuelles. Les couleurs pastel. Le jus d’orange. La pleine lune. Les vendredis 13. Tout me la rappelait sans cesse.

Rendu à un certain point, un robinet d’eau tiède qui coule aurait pu me faire penser à elle. Gisant dans les tréfonds du misérabilisme, j’eus soudain un éclat de lucidité. Je vivais une période difficile sur le plan émotif et je me devais de consulter un professionnel de la santé. Je pris alors la difficile décision de consulter mon médecin de famille:

Google chap 2

Première solution: l’ésotérisme.

Je découvris qu’un shaman vivant à Marseille vendait des amulettes qu’il affirmait être infaillibles pour se remettre d’une rupture. Il s’agissait là, semble-t-il, d’un don hérité de ses ancêtres de Medouneu, ville située au nord du Gabon, en Afrique. Sur Kijiji, une Sylvie nous implorait presque de la laisser faire notre carte du ciel afin, selon elle, de nous “enligner sur la voie que la voûte céleste [nous] destinait”.

Seconde solution: la boisson.

Par un heureux concours de circonstances, j’aterris sur le blogue d’un éminent [je n’en ai pas douté un instant!] alchimiste irlandais qui offrait à toute la communauté scientifique internette ce qu’il présentait comme un imparable moyen d’oublier l’être perdu pendant au moins douze heures. Profondément attaché aux principes de la science, une étude empirique exhaustive me semblait de mise pour valider avec soin la véracité des prétentions de l’Irlandais. Des hectolitres de whisky plus tard, je conclus que cet homme disait vrai.

D’ailleurs, la caissière de ma succursale de la SAQ m’a récemment dit que j’avais l’air beaucoup mieux.

Troisième solution: la course.

Au fil de ma houleuse navigation en troubles mers cybernétiques, je tombai sur quelques témoignages de gens qui disaient s’être remis à flot en commençant à courir. Jim, un prof universitaire de 41 ans du Minnesota, vantait avec panache les mérites de la course à pied sur getbetter.com. Rafael de Barcelone me jurait sur reddit.com que courir après son divorce et la perte de la garde de ses deux enfants avait fait de lui un homme meilleur. C’est même avec verve qu’il tenta ultimement de me convaincre:

“i fukin swear it man. running is dashit. you do it”

Je t’invite cher lecteur adoré à outrepasse les excès de langage de mon bff espagnol ici pour retenir dans le cadre de ce récit que c’est ce qui, ultimement, fit en sorte que je décidai d’enfiler la paire d’espadrilles la plus près de moi, un suave modèle Nike que je n’avais point enfilé depuis la belle époque de mon cours de badminton, deuxième année collégiale, et de m’élancer après avoir pris soin d’enfoncer mes écouteurs dans mes oreilles et d’avoir mis le volume dans le tapis.

Je franchis la porte sans réfléchir puis m’élançai sans plus de cérémonie. Mon regard rappelait la braise et mes foulées auraient provoqué l’envie de sveltes gazelles africaines. J’avais une fougue qui évoquait Sylvester Stallone personnifiant l’Étalon italien dans le classique de 76 qu’est Rocky. Je me sentais littéralement invincible.

Trois minutes et quarante-trois secondes de pur bonheur.

En fait, ce fut bien plus éphémère que cela parce que 3:43, c’est le temps qu’affichait le chronomètre de mon téléphone quand je fus contraint à l’abandon puisque mes mollets hurlaient comme une craie contre un tableau et que mes poumons brûlaient avec l’intensité d’un brasier de forêt. Affalé sur le trottoir, ce n’est que le relatif anonymat que m’apportait le fait de courir passé minuit qui me permit de conserver intacte ma dignité car autrement, j’eus été solidement penaud.

Mais je décidai de persévérer, j’avais une foi inébranlable en la finesse du diagnostic de mon docteur, l’impayable Armand Google. Au fil des jours, le trois minutes s’est muté en quatre, puis cinq. Au bout de quelques semaines, je pouvais courir pendant près d’une heure. L’espace d’une soixantaine de minutes, j’atteignais une étrange paix mentale, un subtil mélange de rage en sourdine, de calme et de satisfaction planante.

Les choses semblaient en voie de se placer. Bien sûr, il y eut quelques soubresauts.

Par exemble, sans trop m’en rendre compte, je glissai dans une phase dont m’avait parlé Armand lors d’une de mes visites nocturnes dans son convivial cabinet 24/7. Il avait insisté avec force sur le modèle Kübler-Ross mieux connu en tant que théorie des cinq étapes du deuil: le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. J’ai bien peur d’avoir sombré un moment dans le marchandage!

Sur certains sites, on parlait de décisions à l’emporte-pièce et d’actes impulsifs.

Bargaining ch2

Je croyais à des sornettes jusqu’à ce dimanche matin où j’embarquai dans ma voiture pour me rendre à la boutique de course la plus avoisinante puisque, selon une logique qui m’apparaissait alors implacable, la récente chute de motivation passagère que j’éprouvais alors pour la course était due à un équipement bien trop vétuste.

C’est ainsi qu’en trente minutes, je me suis acheté pour 700$ de stock de course. Paire d’espadrilles si fluo qu’on l’aurait dit tout droit sortie d’un clip de MC Hammer, socquettes semi-coussinées composées d’un juste dosage de polyester et d’élasthanne, short et bandeaux aux poignets assortis, je remplissais mon panier comme un adolescent remplit son assiette dans un buffet chinois après avoir préalablement fumé un pétard dans le stationnement. Le jeune vendeur me convainquit même d’acheter son dernier modèle de maillot, onéreux mais tellement cool. 129 dollars certes, mais Dany du Running Room m’expliqua qu’il s’agissait d’un modèle mis en marché par Renault et dont l’aérodynamisme avait été testé dans la soufflerie de leur écurie de Formule 1.

La dernière fois que j’avais fait ce type d’achat compulsif dans ma vie, je m’en confesse à toi, précieux lecteur, j’avais 16 ans et je m’étais procuré pour un peu plus de 200$ de boxers neufs puisque que j’avais alors ma première blonde sérieuse et j’entretenais l’espoir d’avoir l’opportunité d’exhiber mes caleçons Calkin Klein à 35$ pièce dans un autre environnement que celui d’un vestiaire de hockey.

C’est dit.

Pour la petite histoire, en revenant du magasin, je ne mis que quelques minutes à enfiler mes nouveaux et rutilants achats avant de sortir pour m’échauffer puis de croiser mon ami Phil qui avait décidé de venir faire un tour chez moi. Semblerait-il que le bruit d’un moteur d’avion de grande ligne peut atteindre les 160 décibels. J’estime humblement que le rire qu’il lâcha en m’apercevant dut toucher les 170. Plus déployé que sa gorge à ce moment-là, tu es un soldat canadien en Normandie, juin 1944.

“C’est quoi ces shorts moulants? Attends, c’est tes couilles que j’aperçois mon gars?”

Il m’a d’ailleurs dit le plus sérieusement du monde, quelques semaines plus tard, que n’eut été de la prodigieuse force de ses sphincters, le contenu de sa vessie n’aurait pas manqué d’imbiber la fourche de son pantalon.

Bullshit.

Il n’en demeure pas moins que je décidai de retrousser dans mes terres et d’enfiler un vieux t-shirt de The Offspring et des shorts de basket avant de ressortir pour un petit 60 minutes pendant que Phil s’installait pour quelques parties de NHL13 sur ma PlayStation 3.

Ce fut, à ce jour, la seule sortie de mon super maillot aérodynamique à 129 dollars/pièce. Je me dis que le bon moment venu, j’essaierai bien de le monnayer dans la section des petites annonces de voitures à vendre dans le Journal de Montréal.

À vendre: maillot Renault, jamais sorti l'hiver, kilométrage très [très très] bas.

Cet épisode avait au moins eu l’avantage de me faire redoubler d’ardeur dans mes sorties nocturnes. Il n’était maintenant plus rare que je coure pendant 80-90 minutes. J’atteignais littéralement un high qui aurait pu concurrencer n’importe quel produit en vente dans toutes les bonnes ruelles près de chez vous. C’est simplement un autre type de dope, l’endorphine.

Endorphins ch2

Moi, une activité qui sécrète le même neurotransmetteur que l’orgasme, j’y souscris entièrement.

Et c’est d’ailleurs sur un de ces highs que je suis rentré un soir avant de m’affaler sur mon sofa et de zapper nonchalamment pour finalement atterrir sur une émission de compétition culinaire américaine, Masterchef, mettant notamment Gordon Ramsay en vedette.

Gordon.

J’ignore s’il s’agit de son suave accent britannique, de son aura de contrôle ou de son maniement raffiné de l’usage d’adjectifs [you can use the most AMAZING lobster, this is simply BRILLIANT, those soufflés are absolutely STUNNING, this is DELICIOUS, the cooking is PERFECT, seasoning is INCREDIBLE and the presentation is BEAUTIFUL] mais il y avait quelque chose chez Gordon qui me fit frétiller la moelle épinière. C’était décidé, je tenterais de maîtriser l’art complexe de la cuisine.

Puis de fil en aiguille commença à germer dans mon esprit ce projet un peu weird, ce projet dont je veux t’entretenir, aimable lecteur. Nom de code de l’opération?

Vecteur.

Partie 3.